Revenir en haut Aller en bas



 

 :: Archives Forums importants :: Just Married Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

L'AS DE TRÈFLE QUI PIQUE MON CŒUR [HANA]

avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:43
Admin
Hana Inoue a écrit:
Feat


Christopher Inoue
L'As de trèfle qui pique mon cœur

Il y a des signes avant-coureurs au Chaos. Toujours. Que ce soit la tension dans l’air, un animal qui devient nerveux ou une simple intuition sans fondement apparent, il y a toujours moyen de deviner plus ou moins quand le pire frappe à la porte. Si seulement les humains écoutaient leurs intuitions plus souvent…

Ce jour-là, après avoir garé sa voiture sur le parking, Hana eut un frisson en passant la porte du centre de redressement. La petite porte, celle des employés, loin du terrifiant portail métallique et de ses barbelés. C’était l’entrée toute simple de l’aile administrative, dont les murs blancs et le sol bien ciré faisaient de son mieux pour aider son petit personnel à se convaincre qu’il travaillait ailleurs. Depuis deux ans, Hana avait fini par s’habituer à cet endroit. Elle avait appris à dompter ses bouffées d’angoisses à l’idée que son bureau jouxtait peut-être une cellule ou un couloir de la mort et surtout à ne plus mettre de visages derrière les noms qu’elle voyait défiler dans ses dossiers. À l’instar de beaucoup de ses collègues, elle laissait ses sentiments chez elle en partant au travail et oubliait mécaniquement qu’il y avait des humains derrière les listes de condamnés. Elle avait vite compris que c’était la seule solution pour ne pas devenir folle. Par contre, à l’inverse de beaucoup d’autres, elle avait mis un point d’honneur à décorer son bureau. Avec de petites choses, rien de bien extravaguant : une plante grasse, un joli pot à crayons, un porte-courrier fantaisie, trois grenouilles en céramique verte, une éphéméride avec de beaux paysages… Des détails qui lui suffisaient pour dompter son lieu de travail. Pas plus que les autres elle ne voulait se sentir ici chez elle, mais c’était sa façon à elle de ne pas se laisser atteindre par l’angoisse qui rôdait à quelques cloisons de là. Et pourtant ce matin, lorsqu’elle posa ses affaires à sa place et s’installa sur sa chaise après avoir pris son café à la machine, Hana sentit soudain un poids se poser sur sa poitrine, tout doucement. Sans raison aucune…

La gêne en était imperceptible mais cette plume de plomb ne la quitta pas de la journée, l’empêchant de donner leur pleine ampleur à ses respirations et la jeune femme ne put bientôt plus penser à autre chose malgré le travail qu’elle avait à faire.
On a pourtant rien mangé de bizarre…
On était même plutôt en forme, ces derniers jours…

Pourtant, c’était à se demander comment. Le veuvage d'Haru lui avait porté un grand coup au moral et son cœur se serrait toujours péniblement lorsqu'elle repensait à sa silhouette raidie par ses efforts pour rester digne durant la veillée funèbre. C'était cette souffrance contenue, cette rage désespérée contre la fatalité qui lui avait pris son mari qu'elle l'avait laissé tenter de noyer en elle lorsqu'ils s'étaient revus après les funérailles. Elle regrettait depuis bien sûr, et elle mit sur le compte de cet acte sa gêne persistante. À la fin de la journée, elle commençait tout de même réellement à se demander si elle ne couvait pas quelque chose. Elle était si préoccupée qu’elle faillit ne pas y faire attention lorsqu’elle ouvrit machinalement sa boîte aux lettres. À cette petite enveloppe rose, fine, au papier soyeux dont elle retira précipitamment la main après l’avoir frôlée, comme sous l’effet d’une morsure.

« Oh… »

Dans sa poitrine, la plume se fit serre et lui enserra le cœur pour s’y planter cruellement, l’empêchant de respirer pendant plusieurs secondes horriblement longues. C’était donc ça... Elle se souvint soudain du jour où Aya avait reçu sa propre lettre et où elle s’était mise à pépier d’excitation, les larmes aux yeux. Elle se demanda si elle avait ressenti autant de peur qu’elle-même en cet instant. La bouche sèche, la tête vide, la jeune femme vit le temps et l’espace s’étirer à l’excès sous ses yeux. La boîte aux lettres lui parut reculer, reculer jusqu’à devenir immense tandis qu’elle-même se faisait de plus en plus minuscule, incapable d’esquisser un geste vers ce qui n’était, au fond, qu’un bout de papier. Il fallut qu’une voisine ouvre sa porte un étage au-dessus et ne commence à descendre pesamment l’escalier pour qu’elle consente enfin à réagir, sévèrement aiguillonnée par la princesse.
Mais secoue-toi, voyons ! Si elle te voit avec ça dans ton courrier, tout l’immeuble sera au courant avant demain matin !
S’ébrouant brutalement, Hana saisit l’enveloppe rose pour la froisser avec précipitation, la fourrer dans la poche de sa veste et batailler pour refermer convenablement la boîte avant de s’engouffrer quatre à quatre dans l’escalier, non sans adresser un salut enjoué et un aimable sourire d’excuse à sa voisine. Cette dernière n’y vit que du feu et lui répondit vaguement. Hana se retint de soupirer de soulagement et garda son sourire collé au visage en prévision, en continuant sa course vers son studio. Surtout, ne pas s’inquiéter. Il y avait des tas de raisons pour qu’une jeune femme jolie et active comme elle soit pressée de rentrer chez elle. Elle pouvait parfaitement avoir un appel important à passer ou devoir se préparer pour sortir avec des amis. Des milliers de raisons autres qu’un mariage impromptu… Les mains tremblantes, elle se battit à nouveau avec son trousseau de clés et sa serrure, priant tous les dieux du ciel pour que Darius n’apparaisse pas sur le palier à cet instant.
Bordel, si ça se trouve, c’est lui qui nous l’a postée !
Hana ferma hermétiquement les yeux en retenant un juron. Ne pas y penser…

Enfin, la porte s’ouvrit et elle se jeta à l’intérieur de son appartement pour la refermer aussitôt à clés. Voilà, maintenant elle était à l’abri. Vidant tout l’air de ses poumons, elle s’appuya contre le battant, à bout de forces. Respira longuement par le ventre, paupières closes. Au bout d’une minute, elle commença à se sentir mieux. La panique première qui l’avait saisie à la vision de l’enveloppe reflua elle aussi et elle prit le temps de retirer soigneusement ses chaussures et son manteau avant de s’avancer dans son salon, à pas lents.
Du calme, du calme. Il est inutile de s’affoler. On savait que ça finirait par arriver. Tout va bien se passer. On a sans doute été mariée à quelqu’un de gentil, avec qui on s’entendra bien et avec qui on vivra tranquillement jusqu’à la fin de nos jours, comme Papa et Maman. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, non ? C’est même une bonne nouvelle, pas vrai ?
Ouais, pourvu que notre conjoint soit du même avis que nous sur le mariage, qu’il n’ait rien contre les gaïjins, que ce ne soit pas un gros geek puceau et asocial, qu’il ne soit pas alcoolique, violent ou macho, qu’on ait des choses en commun, qu’il ne s’attende pas à épouser une parfaite femme au foyer humble et douce et irréprochable, que ça le dérange pas de nous voir piocher dans les plats ou nous balader sans soutif dans la maison et, tant qu’à faire, que ce soit un homme hétéro. À peu de choses près, le bonheur est assuré…

Avec un frisson d’horreur, Hana imagina soudain ce qui se passerait si elle était la seule à se présenter à leur nouveau logement. Que se passerait-il si elle devenait elle aussi un simple nom dans un dossier à traiter ? Secouant la tête, elle se mit à faire quelques pas nerveux dans le salon en se frottant les biceps pour chasser la chair de poule qui la recouvrait, sous l’œil curieux de ses chinchillas. Surtout, ne pas y penser…

Au bout de quelques minutes, elle avait réuni suffisamment de courage pour récupérer la lettre froissée dans sa poche. Tout allait bien se passer. Elle avait les statistiques en tête, les couples formés par l’Incontestable fonctionnaient dans la majorité des cas. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle n’ait pas été unie à quelqu’un qui lui corresponde, quelqu’un avec qui elle s’entendrait, quelqu’un qu’elle pourrait aimer. Elle faillit ajouter qu’il pourrait peut-être l’aimer en retour, mais la culpabilité lui serra aussitôt le cœur.
Je ne crois pas que tu y ais de nouveau droit un jour…
Se mordant la lèvre, elle se concentra sur l’ouverture de la lettre. Ses doigts étaient encore frémissants et malhabiles lorsqu’elle déplia la feuille, retenant son souffle en épiant le nom qu’elle y verrait inscrit. Elle le lut. Tout son corps se figea.

« … Quoi ? »

Un rire nerveux franchit ses lèvres tandis que ses tremblements reprenaient de plus belle et que son esprit se fermait en bloc. Non, ça n’était pas possible, il devait y avoir une erreur. Même dans ses pires cauchemars, ce genre de situation ne pouvait pas se produire. Et pourtant…

« Quoi ? Quoi ?! Mais… »

Son souffle se bousculait dans sa poitrine oppressée, écrasée par l’étreinte métallique qui se resserrait de plus en plus sur sa cage thoracique et elle lisait, relisait le nom inscrit sur sa lettre dans l’espoir que les kanjis ne se transforment sous ses yeux pour la marier avec un autre nom, un autre homme. N’importe qui… la tête finit par lui tourner alors qu’elle avait perdu le contrôle de sa respiration. D’une main vacillante, elle se raccrocha à la table à manger avant de se laisser tomber à genoux, nauséeuse. Lorsqu’elle sentit un flot de larmes lui brûler les yeux, elle ferma les paupières de toutes ses forces, jusqu’à ne voir que des points de couleur. C’était horrible. Jamais de toute sa vie elle n’avait pensé vivre un jour une situation aussi cruelle. Ça ne pouvait pas être vrai, n’est-ce pas ? Elle allait forcément se réveiller et tout ceci n’aurait jamais eu lieu…
Tu n’as que ce que tu mérites.
Cette pensée lui coupa le souffle, lui coupa les larmes, lui coupa toute force tandis qu’elle résonnait dans son esprit égaré.
Si tu étais restée avec lui, tu n’aurais pas à souffrir de la sorte.
C’était la meilleure solution. On ne pouvait pas continuer à lui mentir et à le laisser nous aimer aveuglément comme il le faisait, c’était cruel et égoïste. On devait arrêter de se servir de lui.
Ah oui, en lui brisant le cœur avec un mensonge encore plus cruel… Tu n’as agi de la sorte que par lâcheté, parce que tu pensais que tu n’aurais jamais à assumer les conséquences de tes actes. C’est normal que tu doives endurer une telle chose.


Fébrile, le corps tout entier agité de sanglots contenus, Hana cacha son visage dans ses mains, terrifiée par la bataille qui avait lieu en elle. Elle avait l’impression que sa tête allait exploser, comme un frêle esquif balloté sur un océan de pensées contradictoires. Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Comment était-ce possible ? Où avait-elle commis une erreur ? À l’époque, elle avait vraiment voulu prendre la meilleure décision mais à présent, aucune des raisons qu’elle avait avancées alors n’avait le moindre sens… Pendant une poignée de secondes épouvantables, elle crut qu’elle allait disparaître, se dissoudre dans cette marée de terreur. Et puis, contre toute attente, elle trouva un point d’appui sur le versant inattendu de sa personnalité.
C’est une seconde chance qui nous est offerte. Cette fois, il est hors de question de la gâcher.
Peu à peu, Hana parvint à respirer à nouveau normalement, secourue par l’espoir qui se profilait.
L’Incontestable nous a mariée à Christopher parce qu’il a jugé que nous étions fait l’un pour l’autre. Nous allons respecter sa décision.
Jamais on ne pourra retourner avec lui…
Nous n’avons pas le choix de toute façon. Nous allons nous installer dans notre nouvelle maison et attendre son arrivée. Et quand il sera là, nous deviendrons une épouse modèle. Nous endurerons tous ses reproches et nous accomplirons tous nos devoirs, jusqu’à ce qu’il nous pardonne. C’est la seule chose qui nous reste à faire pour que tout redevienne comme avant.
Rien ne sera jamais comme avant. Jamais on ne pourra passer la porte de cette maison et le regarder en face…
Tout a un prix.

Oui, tout a un prix. C’est sur cette pensée qu’Hana parvint enfin à se relever pour préparer ses affaires.

Il était tard, très tard lorsqu’elle parvint à sa nouvelle adresse, sa voiture chargée à ras bord de valises, de cartons remplis du strict minimum pour s’installer et de la cage de ses chinchillas. L’espace d’un instant, elle crut s’être trompée d’endroit. Odaiba, c’était déjà le luxe, mais là ! Elle n’habitait quand même pas dans cette tour avec vue sur la baie ?! Hana en resta médusée quand le code qu’elle tapa à l’entrée s’avéra être le bon. Ça dépassait l’entendement. Ce n’était certainement pas son salaire qui leur valait ce standing. La carrière de Chris avait donc décollé à ce point en deux ans ? Elle se couvrit la bouche avec émotion tandis que l’ascenseur avalait tranquillement les étages. Ça faisait deux ans qu’elle ne l’avait pas vu… Elle pria aussitôt pour qu’il ne soit pas là quand elle arriverait. Pour le moment, elle ne se sentait pas la force de voir de ses yeux à quel point il avait changé. La gorge nouée, elle maudit une nouvelle fois l’inventeur des clés et des serrures pendant trente bonnes secondes avant de parvenir à ouvrir le battant. En un éclair, elle remit un peu d’ordre dans sa tenue déjà tirée à quatre épingles (une jolie robe blanche et bleue, un collant et un gilet de laine noire) et pénétra à pas de souris dans l’appartement. Appartement qui s’avéra bien plus vaste que ce qu’elle avait connu jusqu’ici à Tokyo. Bien qu’il manquât un poil de décorations, les trois pièces à vivre lui semblaient toutes claires et spacieuses, le mobilier moderne et élégant. Tout ça manquait encore de couleur mais c’était… indéniablement…
Chez nous.
Elle se mordit la lèvre. Impossible de penser cela pour l’instant. D’ailleurs, il n’était même pas là, à son grand soulagement. Elle n’aurait su quoi faire autrement.

Malgré l’heure tardive, elle entreprit en quelques allers et retour de remonter ses affaires et de les installer sommairement dans les divers rangements. Elle disposa précautionneusement la cage des chinchillas dans la salon en leur parlant affectueusement, notant dans un coin de sa tête de ne jamais ouvrir la porte fenêtre quand elle les laisserait se promener dans l'appartement. Comme au travail, c’était à elle de prendre possession du lieu et pas à ce dernier de l’écraser. Une fois qu’elle eut fini, elle se sentit mieux même si elle était fatiguée. Toutefois, même si le sommeil alourdissait ses paupières, elle n’eut pas le courage de se rendre tout de suite dans la chambre à coucher. D’ailleurs, puisqu’il était évident qu’il ne viendrait pas ce soir, elle décida de dormir sur le canapé pour cette nuit. Ça lui permettrait de se préparer. Mais avant cela, elle fit coulisser la porte-fenêtre menant au balcon pour s’y avancer de quelques pas, admirant la vue époustouflante qui s’offrait à elle. Les bateaux de plaisance illuminés sur la baie, toutes les lueurs palpitantes de Tokyo qui masquaient le ciel encore effleuré par un reste de coucher de soleil… On se serait cru dans un film ou une scène de roman. Un roman où elle aurait été mariée à son ex petit-ami, deux ans après l’avoir quitté de la pire des façons… Mais la vie s’acharnait toujours à prouver qu’elle était plus vraie que les livres, de toute façon. Hana admira le panorama de longues minutes, ignorant le froid qui la faisait frissonner. Demain, il viendrait peut-être. Ou alors après-demain. Et alors il lui être prête à jouer le rôle qu’elle s’était donnée.
Encore un mensonge…
Il ne croirait plus la vérité si on la lui disait aujourd’hui.

Lentement, quelques larmes se mirent à couler sur ses joues et elle les laissa faire jusqu’à sangloter sur ce balcon trop près du ciel, glacée par son chagrin et le froid de la nuit. Il valait mieux que cela sorte maintenant, tant qu’elle était seule. De cette façon, peut-être trouverait-elle la force d’endurer les jours de souffrances à venir…
Code de Frosty Blue de Never Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:43
Admin
Christopher Inoue a écrit:
 
L'AS DE TREFLE QUI PIQUE MON COEUR
feat. Hana Saika
La Chance est une fée capricieuse. Elle se montre au gré du vent, va, vient, ne répondant à aucune prière. Elle accorde des souhaits pour mieux les contrecarrer d'une déveine. Elle décide d'accumuler ses bienfaits pendant une période, ou au contraire de ne pas agiter sa baguette magique et de déclencher ce qu'on nomme souvent, les séries noires. Ou, de façon plus contemporaine et familière, la "loose".
Ce jour-là, la méchante fée se riait d'un jeune homme qui n'avait rien demandé. Tôt, ce matin-là, son réveil ne sonna pas. Il se cogna le pied dans un meuble d'angle. Il arriva en retard à son entraînement. Celui-ci, d'ailleurs, se conclut par une chute. Heureusement, elle n'était pas grave ; mais il dut arrêter là pour la journée et se reposer un peu. Il refusa de s'arrêter avant que son responsable sportif ne lui ordonna d'une voix ferme. On ne peut rien obtenir de bon dans de telles conditions ; le repos privilégiera le lendemain. Particulièrement agacé, il rentra chez lui, grilla un feu rouge, reçut une prune. A ce moment de la journée, rien ne pourrait aggraver encore plus cet enchaînement de guigne. Il se rassura ainsi ; la poisse s'était bien amusée avec lui, elle s'arrêterait là, n'est-ce pas ? Elle trouverait sûrement une autre cible.  

L'homme est une créature admirable. Malgré les épreuves, il est capable de rebondir, d'introduire l’optimisme dans la noirceur. Il possède une énergie physique et une force morale qu'aucun animal peu lui envier. Certes, tout le monde ne possède pas cette puissance intérieure. Le jeune homme avait, par le passé, réussit à puiser en lui pour s'en sortir, refusant le coup du sort. Optimiste, vivant, bien qu'un changement se soit opéré en lui. Quand il laissa son véhicule au garage et qu'il se dirigea vers sa boîte aux lettres, il sut au fond de lui qu'il pourrait se prélasser sous la douche, se jeter dans le canapé en regardant un match de Baseball. Demain, tout irait mieux. Demain serait un autre jour. Demain, il se lèverait en avance, avant le réveil. Il arriverait sur la piste et réaliserait son meilleur chrono. Il recevrait une lettre indiquant que le feu rouge était en fait vert et qu'on lui retirerait son papillon.

Chris ne put s'empêcher de sourire. Il fallait bien une conclusion osée à cette journée extravagante, n'est-ce pas ? Son optimiste ne céda pas face à l'arrivée du courrier redouté par tant de jeunes japonais. Il s'y préparait depuis bien longtemps ; face à ses déboires amoureux, il s'en faisait presque une libération. Il entra dans son appartement sans se précipiter, l'ouvrit sans peine et déposa la lettre sur la table basse de son salon. Il se déshabilla et rangea le casque de sa moto dans sa loge aménagée à même le mur. Il retourna dans son salon et s'installa dans son canapé, les yeux rivés sur l'enveloppe.
Cinq minutes auparavant, lorsqu'il eut ouvert sa boîte aux lettres, il s'était senti serein. Il pensait vraiment le rester et s'en persuadait à chaque seconde qui traînait sur l'horloge murale et dans sa perspection du temps. Cependant son cerveau commençait une guerre de tranchées : il voulait aborder cet évènement avec le plus de détente possible ; Malgré lui, la nervosité s'emparait de son être. Ses mains s'activèrent inconsciemment, les pouces se touchant, se tordant mutuellement. Le dos se courba dans un mouvement qu'il connaissait dès qu'il abordait un virage dangereux. Les épaules se recroquevillèrent ; le menton accompagna cette rondeur.
Il n'appréhendait cependant pas le nom dans l'enveloppe comme un couperet. Au contraire, il envisageait plus le mariage forcé comme une cohabitation. Plus intime qu'une autre, il était vrai. Il ne connaîtrait pas l'obligation d'amour, ce qui lui convenait. Il avait assez donné à des personnes ne le méritant pas. Il trouva même amusant l'idée d'aménager avec un homme. Il n'était pas gay pour un sou et n'apprécierait pas de tourner sa veste. Au moins vérifierait-il si les hommes sont plus sensibles et moins blessants que les femmes. Sa rancune envers elles demeurerait longtemps, il ne s'en débarrasserait pas facilement. Il ne commettrait pas l'erreur d'espérer que sa future moitié lui fasse oublier sa souffrance passée. Il n'accorderait plus de confiance à moyen terme.
Le jeune homme relâcha la tension dans son corps ; il se vautra dans son siège, mit ses mains derrière la tête. Non, il ne pourrait pas aborder ce mariage avec l'insouciance qu'il souhaitait. Il accepta cette idée et enfin prit l'enveloppe entre ses mains.

Il sourit en examinant la couleur choisie par les Autorités pour ce courrier officiel. Rose. Plus cliché, tu meurs. Rose, couleur de l'amour. Couleur des petits cœurs amoureux et du Kawaii. Couleur aveuglante de la Saint Valentin. "Quand il me prend dans ses bras, qu'il me parle tout bas, je vois la vie en rose..." Son concepteur était-il d'une naïveté affligeante ou tentait-il de convaincre par ce choix stratégique. "Perte de temps", pensait Chris. "Le rose est une couleur écœurante et répugnante."
Il sortit la lettre et rit à haute voix en pensant que la Chance l'avait gâté aujourd'hui sur un point : il ne s'était pas coupé le doigt avec le papier. Un rire plutôt enfantin, chargé de rassurer et de redescendre la pression.

Quand une personne phobique se trouve face à l'objet de leur peur, elle le repérera avant même de considérer son environnement. Là où une personne lambda entre dans une pièce et prend connaissance de la pièce en question, le regard du phobique sera irrémédiablement et exclusivement orienté, par une sorte de sixième sens, vers sa nemesis.
Ainsi, une fois le courrier déplié, le contenu du texte fut effacé au profit de kanjis qu'il ne connaissait que trop bien.


" Non... Non !!! "


Il passa une main sur ses yeux ; pressa l'arrête du nez pour stimuler ses organes visuels et vérifier qu'ils ne lui jouaient pas un mauvais tour. Pourtant, le kanji ne changeait pas. Les tracés étaient nets et précis. Il ne pouvait se tromper. Il rêva que le papier en question fut juste une négation :"non, vous ne serez pas marié à cette personne". Il se concentra sur chaque mot, reprit même les phrases plusieurs fois afin d'être sûr. Dès qu'il cessa de renier ce qu'il lisait, il lâcha la lettre qui tomba à terre avec la douceur d'une feuille d'arbre en automne. Dans son coeur, c'était déjà l'hiver. Il porta ses mains à son visage pour le couvrir, pour cacher ses larmes à lui-même. Malgré tout le contrôle qu'il espérait exercer sur ses émotions, il échappa un hurlement contenant désespoir, douleur, colère.

Le kanji d'Hana Saika ressortait sur la feuille blanche comme un corbeau sur un banc de neige.

Chris insulta la fée Chance.

***

Son nouvel appartement se trouvait aussi dans le quartier d'Odaiba. Le trajet de l'un à l'autre était court sur le papier. Pourtant, Christopher attendit le dernier jour, la dernière heure, pour s'y rendre. La dernière limite avant de se retrouver en taule avec son épouse. Il avait hésité, justement, à ne pas se présenter, rien que pour le plaisir de la voir amenée par des agents, dans le centre de détention. La retrouver dans l'appartement ou entre quatre murs lui était égal. En revanche, que pouvait bien ressentir Hana de constater qu'il était prêt à la faire traîner au maximum, prouvant qu'il préférait encore la captivité à la liberté avec elle ? Un seul argument empêcha qu'il tomba aussi bas : une compétition la semaine d'après, qu'il ne pouvait rater.
Il découvrit le bâtiment alors que la nuit, tombant tôt en cette saison, recouvrait le ciel de son manteau sombre. Le Rainbow Bridge s'allumait progressivement. L'appartement avait une vue magnifique sur la baie. Le jeune homme passait souvent devant le bâtiment quand il pratiquait son footing au SeaSide Park. Il enviait leurs habitants. A présent, il ferait n'importe quoi pour rester dans son logement plus excentré, plus petit, moins pratique.
Le métis était venu à pied. Il ne laisserait pas la possibilité à son épouse de le repérer au bruit d'un moteur de moto. Il rasa les murs et entra le code sur le digicode de l'entrée. Il emprunta même les marches pour retarder son entrée au maximum. Il arriva enfin devant la porte de l'appartement. Il trouva la clé du premier coup mais attendit avant de l'enfoncer dans la serrure. Une fois seulement après avoir inspiré un bon coup, il tourna la poignée et pénétra dans le "petit nid d'amour". Son cœur battait une chamade insupportable ; pourtant son visage ne reflétait en rien cette appréhension.

Au contraire, il incarnait un vrai roi des glaces.

codage par rhum antique de Never-Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:43
Admin
Hana Inoue a écrit:
Feat


Christopher Inoue
L'As de trèfle qui pique mon cœur

Il ne vint pas le lendemain. Ni les jours suivants.
Hana en fut soulagée, dans un premier temps. S’armant de son japonais le plus polissé, elle avait été demander à son supérieur le congé de deux jours alloués aux fonctionnaires de l’État en cas de mariage. Ce dernier lui avait été accordé sans soucis au vu de ses performances honorables au travail et elle avait eu droit aux félicitations de tous les autres secrétaires de l’administration. N’ayant jamais parlé à quiconque de son aventure avec Chris, leur cacher la réalité de sa situation n’avait pas été difficile. Et même si jamais la princesse n’avait été aussi efficace, elle se demandait d’ailleurs encore comment elle avait fait pour supporter leurs vœux de bonheur sans se mettre à hurler, éclater en sanglots ou gifler chacun de ses collègues, au choix. Dans de telles circonstances, ne pas avoir à travailler pendant deux jours avait été un réel soulagement, même si elle était toujours dévorée d’angoisse à l’idée de retrouver Chris. Pour oublier ces craintes, elle avait donc travaillé activement à son déménagement. Faire le tri dans ses affaires, boucler ses cartons, vendre ou donner ce dont elle ne voulait plus, contacter les déménageurs, tout installer dans son nouveau logis et investir dans de nouveaux éléments de décorations (notamment des coussins et des tapis) la tint suffisamment occupée pour qu’elle ne puisse rien faire d’autre que s’effondrer sur le canapé le soir venu, parfois sans manger et souvent sans penser. De cette façon, elle n’eut l’occasion de s’inquiéter plus encore qu’en revenant au travail.

Lorsqu’elle reprit place à son bureau au retour de son congé, cela faisait déjà quatre jours qu’elle avait reçu sa Lettre et Chris n’était toujours pas venu. À nouveau, elle dut prendre sur elle pour répondre posément aux questions que ne manquèrent pas de lui poser ses collègues. Elle eut beau dissimuler au mieux son appréhension derrière un sourire serein tout à fait factice, elle sentit clairement l’humiliation lui brûler l’échine en voyant les regards autour d’elle changer. Même si elle s’efforça de travailler comme à son habitude sans paraître affectée, elle frissonnait fréquemment, effleuré par un froid languide qui semblait être tombé sur son bureau alors que les autres secrétaires prenaient soigneusement leurs distances. Inutile d’être un génie pour en deviner la raison. Leurs pensées résonnaient dans toute la pièce, comme des miasmes de plus en plus persistants : le mari d’Hana était opposé au système. Il ne se présenterait pas à leur logement et les entraînerait tous les deux en prison, du mauvais côté du bâtiment où ils passaient leurs journées. Elle avait beau n’avoir aucune responsabilité dans cette situation, la jeune femme était maintenant considérée comme une pestiférée. Si l’Incontestable l’avait unie à un homme aussi dissident, nul doute qu’elle ne devait pas être toute blanche elle non plus. D’ailleurs, elle n’était même pas une vraie japonaise. Mieux valait ne pas trop la fréquenter, au risque d’être touché par son déshonneur. Hana ne fit rien pour les en dissuader, se contentant de faire son travail du mieux possible.
Comment pourrait-on les regarder en face après avoir subi une telle honte ?
De toute façon, s’ils réagissent comme ça, on n’a rien à dire à cette bande d’abrutis…

Hana supporta donc tout ceci bravement, pendant deux jours. Le soir venu, elle s’effondra en rentrant chez elle, pleurant sans discontinuer pendant près d’une heure. Et ce fut seulement à cet instant qu’elle se résigna à appeler sa famille, pour les informer de la situation.

La surprise et les félicitations ne durèrent pas trente secondes. Dès qu’elle leur révéla le nom de son époux, ses parents partagèrent aussitôt ses inquiétudes. Mais si sincères et si grands soient leurs encouragements ou leurs marques d’affection, son plus grand soutient vint sans conteste et comme souvent de sa sœur.
Notre ange de douceur…
Notre lumière dans la nuit…
Aya ne chercha pas à la convaincre inutilement que tout se passerait bien, qu’il ne lui en voudrait pas, qu’il lui pardonnerait tout. Aya l’écouta exprimer toutes les angoisses, les doutes et les remords qui lui lacéraient le cœur, ne lui posant de questions que pour l’aider à épancher au maximum tout ce qui la torturait depuis qu’elle avait reçu cette maudite lettre, avant de lui confier ses propres appréhensions. Ça pouvait ne pas paraître grand-chose, mais Hana fut infiniment émue d’entendre sa sœur lui dire sincèrement à quel point elle s’inquiétait pour elle, de pouvoir se distraire quelques instants de sa propre détresse  en tentant de la rassurer et de faire ainsi la part des choses avec l’aide de son double. C’était exactement ce dont elle avait besoin et à la fin de l’appel, elle se sentait brûlante de reconnaissance pour sa jumelle. Malgré la jalousie, malgré la distance, malgré les erreurs passées, elle parvenait toujours à éclairer son chemin et lui redonner des forces comme personne à part elle ne savait le faire. Enfin, presque personne…

Le lendemain, à un peu plus de midi, elle recevait un appel de Shugeï qui venait d’atterrir à Narita et partait attendre à Odaiba qu’elle finisse le travail.
Notre louveteau…
Notre petit chevalier…

Interloquée, Hana partit aussi tôt que possible du centre de redressement et roula quelque peu imprudemment jusqu’à l’endroit où il lui avait donné rendez-vous. Ce dernier l’attendait en lisant un manga sur son livre holographique. Il avait l’air absorbé, mais il la vit arriver quasiment dès qu’elle passa le coin de la rue et referma immédiatement l’appareil. Grand, robuste et délié comme un danseur, Shugeï n’était plus vraiment le petit garçon têtu et renfrogné qu’il était dans leur enfance. Du haut de ses vingt-et-un ans, il lui rappelait l’Adam de la Chapelle Sixtine. En plus brun, plus halé, plus chevelu-bouclé et moins bien rasé. Dès qu’elle l’aperçut, elle se gara en double-file pour descendre de sa voiture et lui sauter au cou, les larmes aux yeux, et il l’accueillit à bras ouvert en frottant son visage contre ses cheveux. Et ce contact fut un tel baume sur son cœur aux abois qu’elle y trouva même l’énergie de servir un vigoureux doigt d’honneur et un chapelet d’insultes en espagnol à l’automobiliste qui la klaxonnait quand ils revinrent à sa voiture. Grâce à lui, à ses paroles affectueuses et son humour grognon, la soirée fut moins affreuse que les précédentes. Elle se coucha avec lui dans le salon, sur un futon où ils se blottirent comme dans leur enfance, et ils appelèrent Aya avant de s’endormir pour être réunis tous les trois l’espace de quelques minutes. Un sourire sur les lèvres tandis qu’elle blottissait sa tête sur l’épaule de son frère, Hana parvint à oublier qu’ils passaient du sixième au septième jour.

Le lendemain soir, presque à la même heure, elle était pelotonnée sur le canapé contre le flanc chaud de Shugeï, son bras autour de ses épaules et l’une de leurs mains entremêlées. Quand elle était rentrée du travail, ils avaient étés manger des okonomiyakis dans un restaurant, puis ils s’étaient promenés au Tokyo Big Sight et entre les différents centres commerciaux juste pour marcher ensemble, au bras l’un de l’autre, avant de rentrer et d’attendre. Alors qu’ils avaient abordés quantités de sujets pendant leur balade, mêlant allègrement espagnol et japonais sans se soucier des regards que lançaient les passants à leur bruyant duo, plus aucun mot n’avait été prononcés depuis qu’ils avaient passé la porte. Dans la cuisine, l’horloge murale indiquait 23h17. D’ici trois quarts d’heure, elle et Christopher seraient dans l’illégalité et la milice ne tarderait pas à venir les chercher. Pour la première fois, elle passerait l’autre porte du centre de redressement… Un frisson la saisit à cette pensée et elle se détacha délicatement de son frère.

« Shu… Tu devrais rentrer. »
« Non. Je reste avec toi. »
« Merci. Mais il vaut vraiment mieux que tu partes… »
« Si la milice arrive, tu… »
« Tu ne pourras rien faire. Tu serais blessé pour rien et toute la famille serait encore plus inquiète. »
« Hana… »
« Ça ira pour moi. Ce sont des collègues, avec un peu de chance ils ne me maltraiteront pas trop. Ne t’inquiète pas, rentre à la maison… »


C’était du bluff et malgré son sourire qui se voulait rassurant, elle était quasiment sûre que Shugeï s’en était rendu compte. Elle n’était jamais en contact avec les miliciens. Ils n’avaient pas la même salle de repos que le personnel administratif et de façon générale, les civils comme elle les fuyaient comme la peste. Aux yeux de tous, c’étaient des brutes. Peut-être pas aussi horrifiques que les médecins, mais suffisamment pour qu’Hana ait, comme ses collègues, réduits ses contacts avec eux au minimum. Les chances pour qu’ils se montrent plus magnanimes à son égard étaient faibles mais il fallait qu’elle croie à son propre mensonge pour ne pas s’effondrer en pleurant dans ce salon hostile et pour que son petit frère se résigne à la laisser seule avant l’heure fatidique. Pour rien au monde elle ne voulait qu’il assiste à un tel spectacle et, l’espace d’un instant, elle sentit une pointe de rancœur percer entre ses côtes.
Si Shu est blessé à cause de lui…
Ce sera à cause de nous.
Rien à foutre. Même ce qu’on lui a fait de ne lui donne pas ce droit.

Et la princesse eut beau dire, rien ne put déloger cette pensée de son esprit. Chris pouvait penser d’elle ce qu’il voulait, lui faire subir ce qu’il voulait, la détester autant qu’il le voulait, elle ne se serait pas senti le droit de le lui reprocher. Mais les limites de ce qu’elle était prête à accepter sans broncher se situaient très clairement là où ses actes risquaient de blesser sa famille. Et si elle devait voir son petit frère roué de coups par les miliciens pour avoir tenté de la protéger, alors tant pis pour l’épouse parfaite. Elle ne serait plus la seule à avoir des choses à se faire pardonner dans ce mariage. Évidemment, cet embryon de ressentiment s’évapora à la vitesse de l’éclair dès qu’elle  entendit la clé tourner dans la serrure.

Hana tressaillit des pieds à la tête. Quelque chose éclata dans sa poitrine et tout son sang reflua dans des confins inconnus de son corps sous le souffle de cette explosion, la laissant prisonnière d’un pan de banquise. Mon Dieu, il était là… Après cet instant de balbutiement, son cœur se mit à hurler, tambourinant comme un furieux entre ses côtes dans l’espoir de ramener la vie dans ses membres statufiés. Un tremblement irrépressible s’abattit sur ses épaules comme un séisme et elle se sentit prise d’un vertige qui la laissa sans forces contre le torse de son frère. Shugeï referma ses bras autour d’elle dans un geste protecteur et elle leva vers lui son visage transi d’angoisse. Crispant ses mains sur le col de son t-shirt, elle le supplia à voix basse, articulant à peine les mots :

« S’il te plaît Shugeï, va-t-en maintenant… »

Elle ne voulait pas qu’il la voit. Avant même d’avoir revu le visage de Chris (Chris dont chaque pas qu’elle entendait dans l’entrée chavirait tout son être), elle savait intimement qu’elle ne supporterait pas de lui faire face, que jamais elle ne pourrait rester digne et courageuse devant lui si elle sentait sur elle le regard de son frère. Il fallait qu’il parte si elle voulait pouvoir jouer le rôle qu’elle s’était donné. Shugeï observa son visage et la beauté de ses traits s’ourla de tristesse retenue à grand peine alors qu’il se résignait à lui obéir. Dans un soupir douloureux, il la serra brièvement contre son cœur, avec une force qui lui fit mal mais dont elle s’imprégna en tremblant, les mains serrées sur ses épaules. Puis il s’arracha à cette étreinte pour se relever après un baiser aussi léger qu’une plume d’oiseau sur son front et repartit vers l’entrée en récupérant son sac et son blouson sur la chaise où il l’avait laissé, sans un regard en arrière. Son cœur se serra alors qu’elle regardait s’éloigner son large dos et sa nuque brune, mais ce ne fut rien en comparaison du froid qui la transit lorsqu’il disparut dans le hall d’entrée et qu’un long silence figea le temps. Les deux jeunes hommes s’observèrent dans le vestibule pendant ce qui lui sembla être une poignée de secondes insupportables, puis elle entendit son petit frère récupérer ses chaussures, les enfiler et sortir sans plus un mot. Le son de la porte se refermant sur son départ lui donna l’impression qu’un abîme glacé s’ouvrait dans son dos et il lui sembla sentir l’appel du vide le long de ses épaules malgré le dossier du canapé. Le souffle tremblant, elle se remit debout avec raideur, lissant nerveusement ses vêtements, les yeux fixés sur le hall où de menus sons venaient mettre son cœur au supplice.

Mon Dieu…
Elle allait revoir Chris. D’ici quelques secondes, il apparaîtrait dans l’encadrement de la porte et il serait devant elle, pour de vrai.
Est-ce qu’on est suffisamment bien habillée ?
Est-ce que ça a vraiment la moindre importance ?

Elle avait hésité longtemps sur le choix de ses vêtements ce matin, et s’était finalement décidée pour une robe à manches longues et col rond, en laine rose, dont la jupe s’évasait joliment en forme de tulipe sous la poitrine jusqu’à mi-cuisses. À cause de la température encore très fraîche, elle y avait ajouté un collant de laine et un épais gilet blanc, mais même ainsi elle ne pouvait s’empêcher de trembler.
Est-ce qu‘il aime toujours nous voir porter des couleurs claires ?
À quel point a-t-il changé en deux ans ?

Sous l’effet de la panique qui la guettait, elle s’aperçut qu’elle était soudain incapable de se remémorer son visage.
Est-ce qu’il nous a pardonné ?
Est-ce qu’on lui dira la vérité un jour ?

Elle essayait toujours de s’en rappeler lorsqu’il apparut sur le seuil.

Dans sa poitrine, quelque chose d’inconnu pleura, se fana et mourut en s’enflammant, inondant sa poitrine d’une triste chaleur.
Je voulais te revoir
Et je ne le voulais pas
Je voudrais m’enfuir
Et me jeter dans tes bras
J’ai regretté ce que j’ai fait
Et tu me brises le cœur à ton tour

La froideur de son expression fit jaillir un flot de larmes qui lui obstrua la gorge, mais elle les fit refluer dans un suprême effort. Elle n’avait pas le droit de pleurer devant lui. Serrant ses mains l’une contre l’autre dans l’espoir d’en estomper les tremblements, elle inspira légèrement, ouvrit la bouche et réussit à parler :

« Okaerinasai… »

Le son de sa propre voix lui comprima la poitrine tant elle avait l’impression que c’était une autre qu’elle qui parlait.
Code de Frosty Blue de Never Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:44
Admin
Christopher Inoue a écrit:
 
L'AS DE TREFLE QUI PIQUE MON COEUR
feat. Hana Saika

La porte se ferma derrière lui. Une fermeture autant littérale que métaphorique. Une partie de sa vie s'achevait ; celle d'adulte célibataire. Le champ des possibles, cette liberté où jeunesse et expérimentation étouffait les systèmes et les cadres ; terminé. Il affrontait une inconnue ; la cohabitation avec celle qu'il épousait. Imprévisible, assurément. Tout était incertain, sans perspective. Pour l’instant du moins. Cette cohabitation forcé allait-elle devenir la scène d'un drame ? Recolleraient-ils les morceaux ? Chris parviendrait-il à lui pardonner ? Jamais il ne s'était posé la question auparavant, puisque rien ne présageait des retrouvailles. Il se remit en question, fit son deuil. Du moins le croyait-il. Cependant, chien de Pavlov et chat échaudé craignant l'eau froide, il ne s’approchait pas des femmes pour ne pas retomber dans les mêmes travers. Il ne souhaiter pas entendre à nouveau les terribles paroles. Il était beau mais d'une lourdeur de comportement telle qu'il devenait insupportable. Des moments pénibles qu'elle avait enduré pendant des mois sans rien dire. Pourquoi jouer la comédie ? Il ne comprenait toujours pas. Tout était si parfait entre eux...

Il retira ses chaussures, comme le veulent les us nippones et les déposa à proximité du pallier. Il constata que deux autres paires reposaient déjà ici, jusqu'à leur prochain usage. Une femme et un homme demeuraient déjà en ces lieux. De qui pourrait-il s'agir ? Hana craignait sûrement la solitude, voire l'arrivée de la milice chargée d'emmener les mariés réticents. Après tout, Chris avait attendu le dernier moment pour venir. Un homme aux côtés de Hana la rassurait sûrement, sans repousser l'inéluctable. ami ? Amant ? Membre de la famille ?

Il n'eut pas à attendre longtemps, car se dressait devant lui Shügei, le frère de la demoiselle. Un gentil garçon qui portait les mêmes traits que sa sœur. Chris l'appréciait et regretta la séparation qui l'empêchait de garder le contact. Au vu de la situation, ils ne retisseraient pas de nouveaux liens.
Les deux hommes se toisèrent en silence, à la manière d'un Western Spaghettis. Aucun d'eux ne souhaitaient dégainer. Ils restaient muets. Shügei lui en voulait, sûrement à cause de son retard démesuré. Chris comprenait. Si l'on eut imposé la même épreuve à sa sœur, il agirait pareillement. L'affection entraîne la défense acharnée du proche, surtout si la menace d'une incarcération plane sur lui. Même si le proche en question est coupable.
Le jeune marié ne se démonta pas. Il soutint sans ciller l'insistance du beau-frère. Chacun devait assumer ses responsabilités dans cette affaire. Hana avait-elle déformé les circonstances de la séparation ? Se posait-elle en victime à sa famille et faisait endosser les torts à Chris ? Lui n'y croyait pas ; cependant, il n'avait pas anticipé son violence placage. Il fit face alors à un constat brutal ; il ne connaissait pas la vraie Hana ; elle lui avait menti pendant des mois, derrière une joie et des sourires feints. Chris pouvait-il alors prévoir ses pensées et ses opinions ?
Shügei changea soudain d'attitude. Son visage s'adoucit, s'attristait même. Il réclamait de la clémence pour sa sœur ; du moins Chris l'analysa ainsi. Le métis n'offrit pourtant que cette neutralité plus blessante que de la rage.
L'apprenti cuisinier récupéra ses chaussures, dépassa son beau-frère et quitta le logement. Ce temps parut s'étaler sur une éternité.

Ils étaient seuls à présent. Mari et femme. Unis pour la vie. Deux ans s'étaient écoulés. Il devinait sa présence dans une des pièces. Il ne souhaitait pourtant pas aller à sa rencontre.
Sa réserve céda, il couvrit ses yeux. A son grand désespoir, il l'aimait toujours. Envers et contre tout. Il se mentait tant en pensant avoir tiré un trait. Elle l'avait cruellement blessé ; il gardait encore des sentiments. Il n'était pas guéri. comment peut-on encore aimer quelqu'un qui avait sorti de telles horreurs ? Sûrement était-il masochiste. Sûrement ne serait-il jamais heureux en amour. Il devrait faire avec.

Maudit Japon. Maudit gouvernement. Maudit incontestable. Maudite Hana.

Maudit Chris.

Il s'avança vers la pièce, en marchant lentement, mené par l'appréhension et un sourd désir de revanche. Ils s’entraperçurent au moment moment. Elle était toujours aussi belle.
Elle avait coupé ses cheveux. Il lui préférait les longueurs ; cependant il distinguait mieux sa nuque fine. Elle avait choisi une robe originale, qui convenait à son titre de Reine des Fleurs. Couleurs claires, pour lui plaire. Chris adorait quand elle portait du clair, qui contrastait avec sa peau bronzée. Ses yeux, eux, ne brillaient plus comme dans ses souvenirs. Ils affichaient une tristesse indéniable, où Chris crut desceller du remords. Elle semblait sur le point de pleurer mais se retenait avec effort.
Chris n'avait cherché à sophistiquer son apparence. Ce mariage forcé n'avait rien de plaisant ni d'officiel. Il avait pris la première tenue propre et repassée à disposition. Habillé sportivement de la tête aux pieds, sweat à capuche et pantalon de coton d'un noir symbolique. Son visage était aussi dur et marqué. A l'intérieur, cependant, il se perdait dans un labyrinthe de tripes et d'organes.
Comment devait-il agir, là, maintenant, alors qu'elle lui souhaitait la bienvenue ? De multiples ouvertures le séduisaient, des plus tendres aux plus épouvantables.

" Bonsoir, Hana. "

Il lâcha ces paroles lapidaires d'une voix insipide, sans la moindre intonation.

codage par rhum antique de Never-Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:44
Admin
Hana Inoue a écrit:
Feat


Christopher Inoue
L'As de trèfle qui pique mon cœur

Quand ils étaient rentrés de leur promenade dans la soirée, Shugeï et elle n’avaient pas allumé les plafonniers. Seule la pâle lueur nocturne de la ville au-dehors leur avait tenu lieu de veilleuse. Ce n’était pas l’éclairage le plus approprié pour des retrouvailles mais pendant les quelques secondes où ils demeurèrent figés l’un face à l’autre, aucun d’eux ne fit le moindre geste pour rectifier ce clair obscur… La lumière du hall d’entrée découpait nettement les contours athlétiques de la haute silhouette et la pénombre du salon brouillait ses traits. Une belle métaphore de leur relation, à vrai dire. Quoiqu’il se passe à présent, les beaux jours se trouvaient derrière eux. Jamais ils ne pourraient revenir à ce qui avait été, pour Chris tout du moins, cinq mois d’insouciance et de joie. Le cœur battant à en perdre le souffle, Hana ne bougeait pas, ne parlait pas, ne respirait presque pas, à deux doigts de se statufier malgré ses tremblements. Son corps tout entier tenait dans ses yeux tandis qu’ils dévoraient le visage de celui qui avait été son compagnon, à la recherche du moindre souvenir, du moindre détail. Il n’avait pas changé en deux ans. Ses beaux cheveux noirs, ses yeux en amandes, ses traits anguleux et réguliers… tout était là, elle distinguait tout malgré l’obscurité. Elle se rendait compte aujourd’hui qu’elle aurait pu de tête redessiner tous ses traits, sans se tromper. C’est pourquoi elle s’aperçut aussitôt de sa métamorphose et que cela lui fit d’autant plus mal

Pendant leur relation, Christopher avait été un soleil. En sa présence, il rayonnait de sentiments. Souvent de joie, parfois de tristesse, très rarement de colère et jamais contre elle, mais il lui avait toujours laissé un accès libre et entier à son cœur. Aussi lorsqu’elle vit apparaître dans l’ombre ce visage si familier, tant de fois rêvé, rendu méconnaissable par une expression verrouillée qu’elle ne lui avait jamais vue, elle sentit l’étau qui enserrait sa poitrine se resserrer d’un cran.
C’est nous qui l’avons rendu ainsi…
C’est à nous de l’endurer.

Elle ne sut pas combien de temps ils restèrent immobiles l’un face à l’autre, à se regarder rouvrir leurs vieilles blessures. Elle tressaillit quand il prit la parole et ses mains se crispèrent. Mon Dieu, sa voix qui prononçait son nom… Cela convoquait tant de souvenirs lointains que le présent en devenait une torture. Lui qui l’avait autrefois murmuré comme s’il s’était s’agit d’un mot d’amour, elle avait soudain la sensation glaçante d’être devenue un objet. À nouveau, l’envie de pleurer la tenailla mais elle se retint.
Tu n’en as pas le droit.

« Bonsoir, Christopher. »

Jusqu’au dernier instant, elle avait hésité. Comment pouvait-elle l’appeler ? Chris, comme autrefois ? Elle l’aurait voulu, c’est vrai. Mais elle avait eu trop peur qu’il ne la corrige, qu’il lui retire ce droit de l’appeler par le surnom dont usaient ses proches, ses amis, les gens qui l’aimaient. C’était lâche, et pas forcément plus intelligent si elle voulait combler les fossés entre eux mais elle ne le réalisa que trop tard. La douleur de ce face-à-face lui ôtait toute logique, tout courage. Aux abois, elle chercha désespérément quelque chose à lui dire, n’importe quoi pour briser le silence et échapper à son regard vide et froid qui la tétanisait :

« Ça… ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus… »

Elle regretta instantanément ses mots.
À quoi ça rime, cette mascarade ? Ce n’est pas ça qu’on veut lui dire. Il faut qu’on lui présente nos excuses, qu’on lui dise à quel point on s’en est voulu, qu’on le supplie de nous pardonner…
Non.
On lui doit la vérité.
On lui doit un nouveau départ. Le passé doit rester là où il est.

D’un geste tremblant, elle repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille, tentant tant bien que mal de reprendre contenance. Jamais elle n’avait eu la gorge aussi sèche de toute sa vie.

« Pardon, je… Il est tard, tu dois être fatigué ? »

Lâchement, elle espéra qu'il quitte la pièce. Qu'il aille installer ses affaires, se servir un verre d'eau, faire le tour du propriétaire. N'importe quoi qui lui permette de respirer. Pendant quelques secondes, seulement quelques instants de répit avant d’endurer à nouveau sa vengeance et à ses yeux si durs.
Code de Frosty Blue de Never Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:44
Admin
Christopher Inoue a écrit:
 
L'AS DE TREFLE QUI PIQUE MON COEUR
feat. Hana Saika

Elle répondit, en prononçant son nom intégralement. Chris n'aimait pas son prénom et en préférait l'abrégé. Elle ne l'ignorait pas. En dépit de la rancœur qu'il contenait en lui, il savait peser le pour et le contre. Elle s'empêchait de se montrer trop familière, sans établir de distance pour autant. elle ignorait sur quel pied danser et jouait, assez logiquement, la prudence. Il laissa donc couler, n'ayant aucune envie de la contredire ; de lui parler tout court... Chris se moquait des silences. Il s'en réjouissait car son malaise augmentait ; elle essayait de meubler ce temps en suspension. Par une phrase d'une absurdité qu'il manqua d'en rire. Oui, cela faisait effectivement longtemps ; bon sang qu'il aurait préféré que cela ne durasse pas éternellement, que ce satané incontestable s'enflamme pour ne plus être réparé par ses informaticiens et politiciens débiles qui ont promulgué cette loi injuste et infâme. Dire qu'à une époque, il les aurait supplié de les marier tous les deux. Quelle ironie. tout les emmenait vers cette union. Sauf... la mariée elle-même. Le destin se liguait contre elle ; mais Chris méritait-il d'être puni ?

Il ne répondait pas ; il n'y avait rien à répondre, de toute manière. Oui, ils ne s'étaient pas vu depuis longtemps,n et alors ? Son abstinence verbale la déstabilisait ; il la prolongerait encore un peu. Il ne lui accorderait pas encore. Ses gestes trahissaient sa nervosité. Hana n'était plus la même que le soir où elle l'avait largué. Elle était mise au pied du mur, car tout dérogation à cette fasciste loi annonçait une fin qu'elle pesait dans sa tête. Là encore, pourquoi lui en souffrirait ?

Il était si en colère... Prêt à exploser, à crier, à frapper les murs d’une rage qu'il gardait depuis des années alors qu'il la croyait étouffée. Il conservait difficilement contenance ; il ne voulait pas donner une quelconque prise sur lui. Car s'il montrait sa colère, elle saurait qu'il l'aimait encore. Il fit un effort tout particulier pour se calmer et reprendre d'une voix monocorde.


" Je suis en pleine forme. Je vais visiter l'appartement. "

Sans se hâter, ni donner l'impression de fuir, il traversa le salon, passa devant elle et ouvrit la porte coulissante donnant sur le balcon. Le froid entra dans la pièce. Il mit un pied dehors et referma derrière lui, s'accoudant à la balustrade. Il fixa avec une fascination libératrice le Rainbow bridge qui enjambait la Sumida. Dire que l'appartement serait parfait et ce panorama romantique si...
Il soupira brièvement.
Allait-elle le rejoindre sur le balcon ou resterait-elle prostrée à l'intérieur ? Il se retournait toujours de hurler. De lui déverser toute sa souffrance accumulée. Par la rupture, certes. ais encore plus par la manière dont elle l'avait quitté. Il aurait pu accepter, avec le temps, que leur amour ne soit pas réciproque. et qu'elle ait eu peur de lui annoncer après ces mois de vie commune. Mais il ne pardonnerait pas la façon dont elle avait orchestré ce départ. Elle avait tout intérêt à présenter des excuses. Alors, peut-être Chris reverrait-il sa vision de leur mariage, en arrondissant les angles. Comme une simple collocation, digne des campus américains, où le hasard définissait le compagnon de chambrée.
Ne la sentant pas venir, il fit demi-tour à contre-cœur et rouvrit la porte.


" Tu ne viens pas ? "

Il essayait un geste. Une approche. Il avait perdu, il voulait que ça vienne d'elle. Pour compenser sa frustration, il ajouta :


" C'est vrai, tu as eu largement l'occasion de visiter. "

codage par rhum antique de Never-Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:44
Admin
Hana Inoue a écrit:
Feat


Christopher Inoue
L'As de trèfle qui pique mon cœur

Fébrile, tremblante, incapable de réfléchir correctement, Hana ne parvenait pas à penser à autre chose qu’à son apparence. Ce n’était pourtant ni le moment ni le lieu, il y avait d’autres questions bien plus graves à se poser, mais rien à faire. Son esprit affolé ne parvenait pas à se concentrer sur autre chose. Ses cheveux n’étaient-ils pas en train de rebiquer en tous sens ? Elle sentait que son visage était horriblement pâle. Malgré tous ses efforts, ses épaules ne cessaient pas de trembler et elle était sûre que cela se voyait. Elle était sûre que Chris n’ignorait rien de sa détresse et cette idée la glaçait.
Il faut se reprendre. Il ne faut pas qu’il nous voit comme ça. Que va-t-il penser de nous s’il nous voit ainsi ?
Au moins, il se dira peut-être qu’on n’est pas dénuée de sentiments…

Hana accusait de plein fouet toutes les remarques de la grenouille, qui revêtait des atours de serpent au fil des minutes qui passaient. Les paroles acerbes de cette voix intérieure lui criaient qu’elle ne faisait pas le bon choix et elle sentait instinctivement au fond d’elle-même que c’était la vérité mais maintenant qu’elle était engagée sur cette mauvaise voie, elle n’avait plus le courage de revenir en arrière. Même si elle avait soudain voulu passer outre toutes les directives de la princesse et se jeter à son cou pour lui dire combien il lui avait manqué, combien elle s’en voulait, le regard indifférent qui luisait avec froideur dans son visage minéral la paralysait. Si jamais elle se risquait à jouer la carte de la sincérité et qu’il continuait de la regarder comme si sa présence comme son absence lui étaient égales, elle ne le supporterait pas. Elle ne pourrait pas s’en relever.

Alors qu’elle essayait encore de retrouver le contrôle sur les réactions de son corps, elle l’entendit soudain répondre à sa question, avant de se mettre à bouger. Son cœur tourbillonna de panique dans sa poitrine et elle sentit ses membres se vider de leurs forces en un frisson effrayé. Il s’approchait d’elle. D’un pas égal, sans même la regarder, il allait bientôt la frôler.
On n’aurait qu’un geste à faire pour le toucher.
Il ne faut pas. Nous n’en avons pas le droit.
On s’en fout de tout ça ! Faut qu’on repasse le code et le permis pour pouvoir lui parler, peut-être ? Si on a envie de lui prendre la main comme avant, qu’est-ce qui nous en empêche ?
Les tournures de phrases que l’on a choisies il y a deux ans pour lui faire comprendre à quel point il était « lourd, naïf et étouffant », peut-être…

En silence, Chris la dépassa. Hana sentit sur son épaule l’air déplacé par son passage et elle ferma les yeux pour retenir les larmes qui l’assaillirent lorsqu’elle l’entendit ses pas résonner dans son dos, s’éloigner d’elle vers la porte fenêtre. Il l’avait contournée comme il l’aurait fait d’un meuble, sans même avoir l’air d’y penser. L’espace d’un instant, elle voulut s’enfuir, quitter cette pièce, cet appartement, cet immeuble et partir loin, dans un endroit inaccessible où elle serait à l’abri pour pleurer toute la douleur qu’elle éprouvait. Mais elle se retint. Ça n’aurait servi à rien. Et puis c’était son rôle désormais d’endurer tout ceci.

Au lieu de cela, elle inspira à fond se dirigea courageusement vers le coin cuisine pour mettre de l’eau à chauffer. En une semaine, elle avait eu le temps de garnir les placards et elle décida qu’une infusion l’aiderait à raffermir son emprise sur ses émotions. Il fallait à tout prix qu’elle se reprenne. En bonne épouse, elle prépara deux tasses et, pour ne pas rester inactive le temps que les sachets infusent, elle attrapa sous l’évier la boîte de croquettes pour donner leur ration journalière à ses deux chinchillas qui remuaient dans leur cage. D’habitude, elle les nourrissait beaucoup plus tôt mais ce soir, elle n’y avait tout simplement pas pensé pour des raisons évidentes. Accroupie devant la demeure de ses petits compagnons, elle caressait d’un doigt leur fourrure épaisse et douce, cherchant à puiser dans ce contact suffisamment de force pour chasser le froid qui la poignardait entre les épaules. Quand soudain la porte se rouvrit et la fit se redresser en sursaut. Par réflexe, elle remit en place une mèche qui n’avait pas bougé depuis tout à l’heure et il lui fallut un instant pour comprendre ce qu’il lui disait.
Est-ce qu’on a bien entendu ?
Elle se sentit pâlir à nouveau. La remarque qu’il ajouta la blessa plus qu’elle n’aurait pu l’exprimer.
Et grâce à qui on a eu tout ce temps, au juste ?
Tais-toi. Je t’interdis de dire ça.


« Quoi ? Oh pardon, je… je n’avais pas compris que tu voulais que… »

Arrête.
Prenant une seconde pour rassembler ses esprits, elle alla chercher les tasses de thé pour les apporter dehors. Elle en déposa une à côté de lui sur la rambarde du balcon et garda la sienne entre ses mains glacées, tremblantes, tout en portant au loin son regard. Rien de ce qu’elle avait sous les yeux ne cheminait jusqu’à son cerveau. Elle était incapable de penser à autre chose qu’à Chris, si près d’elle, et déjà elle se demandait ce qu’elle faisait là.
Pourquoi on l’a rejoint ?
Parce qu’il nous l’a demandé.
Il n’a rien demandé. Il attendait qu’on vienne et il a été déçu qu’on ne vienne pas, c’est différent. Et on n’en avait même pas envie.
Ça n’a pas d’importance.

À nouveau, elle essaya :

« C’est vraiment un bel appartement. Je… je suppose que c’est à toi que nous le devons ? »

Évidemment. Qui d’autre ? Certainement pas à son salaire de petite fonctionnaire. Son doigt effleura un moment le rebord de la tasse décorée de tournesols. Elle se souvenait encore de l’excitation qui palpitait dans sa poitrine lorsqu’elle allait le voir à ses courses de moto…

« Tu es devenu champion… Bravo… »

Elle ne se souvenait pas qu'il avait été si dur pour elle autrefois de trouver quoi lui dire. Non, même à l'époque où elle lui mentait constamment sur leur relation, parler avec lui n'avait jamais été un fardeau. Elle devait vraiment avoir tout détruit entre eux pour que ce soit le cas aujourd'hui...
Code de Frosty Blue de Never Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:45
Admin
Christopher Inoue a écrit:
 
L'AS DE TREFLE QUI PIQUE MON COEUR
feat. Hana Saika
>La jeune femme, déstabilisée par la discussion, acheva ce qu'elle était en train de faire. Chris regarda par dessus son épaule. Elle préparait une boisson chaude ; deux tasses trônaient sur le plan de travail. L'eau bouillait. En s'occupant, en se donnant une occupation, cherchait-elle à se donner une contenance ? A moins qu'elle eut vraiment soif... Qu'importait, d'ailleurs ? Les deux jeunes gens se fuyaient.
En son fort intérieur, Chris la rejetait autant qu'il la désirait à ses côtés. Ciel, comment pouvait-il encore l'aimer ? Hana était belle, sauvage et naturelle, capable de faire le grand écart entre bienséance et insolence. tellement lumineuse, même si elle révéla, deux ans auparavant, une part d'elle moins reluisante. En dépit de ces mots si durs qu'elle lui adressa e jour-là, il tenait encore à elle, il n'avait pas fait le deuil de leur relation. S'il avait vraiment pris son parti, il la considérerait comme une inconnue, faisant table rase comme si le passé s'était évaporé. Malheureusement, il s'enchaînait aux souvenirs.

Hana, se hâtant avec lenteur, le rejoignit sur la terrasse. Elle déposa la tasse fumante sur le rebord du garde-corps. Elle évitait tout contact direct, ni geste ni regard à son endroit. Chris n'était pas un crétin ; elle ne restait pas indifférente à ce mariage dramatique. Gêne et culpabilité assombrissaient tout son être ; l'enserraient, l'étouffait dans une étreinte invisible, un serpent vicieux contraignant ses mouvements. Elle si expansive et vivante, réduisait son espace et en occupait le moins possible. En parole comme en présence. Au final, Chris ignorait ce qu'elle pensait vraiment de cette situation si abracadabrante. Jouait-elle les épouses attentionnées et douces par obligation vis à vis de l'Incontestable, tout en trouvant le métis aussi repoussant qu'avant ? Qu'elle s'en rassure vite : la lourdeur et la naïveté ne figuraient plus dans ses travers. Il les avait remplacé par des défauts qui mériteraient, eux, des reproches légitimes. Merci à Hana de l'avoir délivré de son image trop lisse et parfaite !

Chris regarda la tasse et la prit entre ses doigts. La céramique échauffa sa peau douloureusement. Décidément attiré par les défis, il s'obligea à la conserver le plus longtemps possible. Jusqu'à ce que la jeune femme à la peau cuivrée n'échappa de nouveaux mots. Incapable d'affronter la brûlure et le dialogue, il reposa la tasse.
L'appartement les interrogeait effectivement sur le montant de leur salaire respectif. Obtenir un logement à Obaida dans une résidence de standing n'était pas à la portée du premier pékin. Si Hana reconnaissait que l'appart majoritaire était le sien, alors n'avait-elle pas trouvé un métier plus rémunérateur qu'à l'agence de communication. Il savait depuis longtemps qu'elle n'y travaillait plus, pour avoir tenté de la revoir, quelques temps après leur rupture.
Il possédait une meilleure situation et octroyait au couple un bon niveau de vie. Cependant, tout l'argent du monde, tout logement cosy et chaleureux ne sauraient compenser l'absence d'amour réciproque.

Les derniers mots de la "reine des fleurs" se perdirent dans la brise nocturne. Il cherchait à répondre sans passion. Il ne lui offrirait pas le soulagement d'amorcer lui-même les hostilités.


" Merci... "


Juste un mot, pas capable de plus ? S'il y mettait du sien, il réussirait à aligner plusieurs syllabes et construire une phrase. Seulement, il n'éprouvait aucune motivation à parler de lui. Il ne voulait pas donner l'impression de s'intéresser à elle. Encore une impasse... Il prit son courage à deux mains et poursuivit.


" J'y suis enfin arrivé. Et toi, que deviens-tu ?"


La platitude sauve de l'engagement, paraissait-il.

codage par rhum antique de Never-Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:45
Admin
Hana Inoue a écrit:
Feat


Christopher Inoue
L'As de trèfle qui pique mon cœur

Elle essayait de ne pas le regarder, de ne pas trop laisser dévier vers lui son regard de peur qu’il s’en rende compte et ne se mette en colère.
Pourquoi il se mettrait en colère ? Il a plutôt l’air décidé à nous prendre pour un meuble…
Mais elle ne pouvait s’en empêcher. Ses yeux refusaient de le quitter trop longtemps de peur de rater l’un de ses gestes. Le mouvement de ses doigts quand il prit la tasse à pleine main, les tensions dans son avant-bras, les tendons de son poignet… Elle épiait tout aussi discrètement que possible et s’efforçait désespérément de retrouver des similitudes avec ses souvenirs. Il lui semblait qu’il se tenait comme ça autrefois, mais était-ce vraiment le cas ? Cette fine zébrure près de son pouce, c’était une cicatrice ? Il ne l’avait pas, la dernière fois… Mais elle ne voulait pas se souvenir de la dernière fois. Elle ne voulait pas se souvenir de son visage terrassé par l’incompréhension, par la souffrance que lui infligeait sa cruauté inexpliquée. Lâchement, elle ne voulait pas s’en rappeler. Elle avait préféré botter en touche et parler de choses futiles, comme l’appartement. Des choses qui ne risquaient pas de les amener sur un terrain dangereux mais qui lui faisaient quand même mal par leur vacuité. Pourtant, bien que son silence hostile la glaçât, elle tressaillit malgré tout lorsqu’il lui répondit. Un bref mot tout d’abord, un remerciement lâché comme on se débarrasse d’un caillou dans sa chaussure. Ses doigts frémissants se resserrèrent sur l’anse et le corps de sa tasse tandis qu’elle s’efforçait d’y puiser un peu de courage, sans savoir combien de temps elle pourrait supporter la distance qu’il creusait entre eux.
Le temps qu’il faudra.

« J-je… »

Pris au dépourvu, Hana avala sa salive, cherchant fébrilement quoi répondre. Que pouvait-elle lui dire ? Que s’était-il passé dans sa vie pendant son absence ? Elle était partie en Angleterre pour passer avec sa meilleure amie Akino le Noël qui avait suivi leur rupture, il y avait eu Darius, il y avait eu Haru…
Non, hors de question qu’on lui parle de ça.
Très bonne idée. Si on lui disait la vérité ? Qu’on a fait des conneries parce qu’on souffrait de l’avoir quitté ?
Arrête.


« J’ai changé d’emploi et… c’est tout. Shu m’a offert des chinchillas. J’espère que tu n’y vois pas d’inconvénient… »

Sérieusement ?
Sa voix mourut.
Tu lui parles des chinchillas ?
Elle se mordit la lèvre et ses mains lâchèrent la tasse de thé pour se raccrocher au rebord de la rambarde. C’était trop dur. Faire semblant, retenir à ce point ce qu’elle voulait vraiment lui dire alors qu’elle n’en revenait toujours pas d’avoir pu le retrouver, ça lui détruisait le cœur.
Non, non, il ne faut pas craquer ! Il a tiré un trait sur nous, on souffrira encore plus si on lui dit la vérité !
Ça ne peut pas être pire que maintenant…

Fébrile, elle leva la tête vers lui et laissa ses yeux heurter son visage.

« Christopher, je… »

Et puis soudainement, les mots lui firent défaut, le courage lui manqua. Les traits familiers, tant de fois effleurés lui semblaient hors d’atteinte alors qu’ils n’avaient plus étés si proches depuis près de deux ans. Comment une telle froideur pouvait tenir sur son visage ? Ne ressentait-il donc réellement plus rien pour elle ?
C’est évident.
Elle serra l’une contre l’autre ses lèvres tremblantes. Oui, ça l’était.
Je te l’ai déjà dit. Si on s’efforce de se faire pardonner en étant l’épouse que nous devons être, peut-être cessera-t-il un jour de nous en vouloir.
Vaincue, elle baissa douloureusement les yeux sur la tasse de tisane à laquelle elle n’avait pas touché.
Si on lui avoue maintenant que la raison pour laquelle nous sommes sortie avec lui est pire encore que celle pour laquelle on l’a quitté, il ne nous pardonnera jamais.
D’un geste preste, elle récupéra le récipient et battit en retraite à l’intérieur.

« J’ai froid. Je rentre… »

Elle ne sut pas si elle avait prononcé ces mots assez fort pour qu’il puisse les entendre. Il lui semblait qu’elle n’avait même plus le courage de murmurer. Traversant le salon à pas rapides, elle posa brusquement la tasse sur le plan de travail, renversant un peu de liquide brûlant sur la surface de bois, et partit se réfugier dans la salle de bain. Son corps chancelant s’appuya contre la porte dès qu’elle fut refermée et elle scella hermétiquement ses paupières pour ne pas risquer de croiser son reflet dans la glace. Elle savait d’avance qu’elle n’aurait pas pu supporter la vision de son propre visage, ni de ses propres larmes. Des larmes… Hana les sentit brûler ses yeux.
Non, arrête ça. Tu ne dois pas pleurer. Que va-t-il penser s’il te voit dans cet état ? Tu dois être forte, tu dois tenir bon.
Pourquoi tiens-tu à tout prix à lui cacher que nous avons des sentiments, nous aussi ?
On n’a pas le droit de pleurer devant lui. Pas après ce qu’on a fait…
C’est à cause de toi qu’on a fait tout ça.


« Taisez-vous… »

Hana ne sut pas combien de temps elle resta dans la salle de bain, combien de temps il lui fallut pour ravaler toutes ses larmes sans qu’une seule n’ait franchi la barrière de ses cils, la laissant vide et sans force comme si elle s’était noyée en elle-même. Lorsqu’elle ressortit, elle s’était démaquillée, avait retiré ses boucles d’oreilles et fait sa toilette du soir. Sans se regarder une seule fois. Elle n’aspirait plus qu’à dormir. Elle serait allée se coucher tout de suite si elle n’avait pas eu l’estomac noué par ce qui l’attendait encore. Ils étaient mari et femme, à présent. Il n’était plus question pour elle de dormir sur le canapé. Le lit conjugal les attendait dans la chambre, béant comme un piège sous ses draps lisses. Hana déglutit et tenta de maîtriser les tremblements de ses mains en revenant timidement dans le salon, à la recherche de Chris. Avant d’avoir droit à une trêve dans ce face-à-face, ils allaient devoir se coucher. Pire : ils allaient devoir s’embrasser…
Code de Frosty Blue de Never Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:45
Admin
Christopher Inoue a écrit:
 
L'AS DE TREFLE QUI PIQUE MON COEUR
feat. Hana Saika
Des amorces se lançaient, des phrases avortées. Elle refusait le risque bien qu'elle tenta pourtant des incursions en territoire hostile. Trop lui demander d'aller au bout, n'est-ce pas ? Il ignorait tout ce qu’elle disait, faisait. Il sentait son regard sur lui mais conservait sa stature digne. Il ne lui accorderait pas de soulagement d'un geste en y veillant fermement. Il avait suffisamment souffert pour tenir bon. Hana aurait-elle cette endurance ? Il l'acculait déjà au point de lui soutirer des banalités qui donnait envie de lui rire au visage. Mais même pour se moquer, il était incapable de retrousser ses lèvres. Quoique l'épisode des chinchillas, tellement hors sujet, fut à deux doigt de le détendre. Il n'en fit rien. Il la laissa s'humilier toute seule, à noyer le poisson tout en perdant pied. Elle voulut arrêter son supplice ; il surveillait son visage, ses yeux, les moindres replis de peau ou haussement de sourcil. Pour la première fois, ils se regardaient vraiment. Mettrait-elle fin à leur calvaire ?

Le temps se suspendit à ses lèvres, à sa voix. Elle balbutia son prénom. tout exprimait en elle une souffrance indicible. Elle ne l'exprimait pas, alors comment Chris saurait-il s'il devait lui pardonner ? Il n’interpréterait pas les émotions qui défilaient. Il n'était pas psychiatre et ne ferait pas l’effort de comprendre si elle ne parlait pas.
Oui, il se montrait cruel. Il se voyait aussi coupable qu'il s'y complaisait, d’une rancune sourde que le courrier de mariage avait ravivé. On détruisait son processus de deuil ; il n'apprécierait pas avec le sourire en tendant la joue. Il reniait, une fois de plus, les enseignements de la religion pudibonde et bien pensante de sa mère :"Apprends à pardonner", "sois à l'écoute de l'autre...".
Refoulant toute sa tentative avec faiblesse, réduisant à néant les efforts plutôt que d'affronter ses torts, elle ne resta pas dehors avec lui. Ne termina même pas sa phrase et ne but pas une goûte de son thé.

Au lieu de l'adoucir et d'inviter la compassion, cette rebuffade exacerba le ressentiment du métis. "Vas-y, fuis ! N'assume pas ! Tu as la vie devant toi pour me subir tous les jours !", pensa-t-il. Il n'accompagna pas son départ, les yeux rivés sur les illuminations de la ville et l'éclairage rougeâtre de la Tokyo Tower. "Pars, je ne te retiens pas". Il donna un coup de poing de le garde-fou, se tordit le poignet dans cette opération aussi puérile qu'insensée. S'il s'emportait à en venir aux mains, jamais cependant il ne les porterait sur une femme, préférant frapper des objets.
Il sirota sa boisson sans précipitation, avant de retourner à l'intérieur. Il repéra la présence d'Hana dans la salle d'eau, grâce au silence pesant du reste des pièces. Haussant les épaules, il entreprit de visiter le salon et la cuisine, débusquant la cage des Chinchillas. Il sourit : il n'avait jamais eu d'animaux de compagnie. Au moins y aurait-il quelque chose d'agréable dans cette cohabitation. Il se mit à hauteur de la cage et déposa un index sur les barreaux froids de la petite cage. L'une des bestioles s'approcha, vint le sentir avant de repartir à ses occupations.
Chris les regarda quelques minutes avant de récupérer ses quelques affaires et se rendre dans la chambre.

Elle était grande et sûrement lumineuse de jour, grâce aux grandes fenêtres donnant, elles aussi, sur la baie de Tokyo. Ils auraient largement la place de ranger leurs affaires. Les siennes devraient arriver dans les temps futurs, il n'avait pris que de quoi dormir la nuit dans cet appartement (et non en prison). Maintenant qu'il n'avait plus Hana à proximité, il respirait un peu. Elle n'était pas loin, mais il ne la voyait pas. Il déposa son pyjama sur le lit. Sans aucune pudeur, il se déshabilla et rangeait dans un placard vide ses effets de la soirée. Il retourna vers le lit et revêtit son costume de nuit, à savoir un t-shirt blanc avec des surpiqûres rouges sur les épaules, et un short de la même couleur. Sensible à la chaleur, les pantalons et les pulls ne lui seyaient guère. Il commençait à être plus à l'aise lorsqu'il entendit les pas d'Hana dans la pièce d'à côté. Elle le cherchait dans le salon, n'attendant pas à le retrouver de suite dans la chambre. Elle n'allait pas tarder à le débusquer dans la chambre, à proximité du lit, où la loi voulait qu'ils dormissent côte à côte après un premier baiser. Pas étonnant que l'Incontestable soit très contesté...

Continuant son petit jeu de cache-cache, il prit sa trousse de toilette et alla s'enfermer à son tour dans la salle de bain. Il se brossa les dents, passa une main sur son menton où les poils vivaient leurs dernières heures avant le rasage du matin. Tandis qu'il accrocha sa serviette à la patère et serra dans son poing le flacon de savon liquide, il marqua un arrêt.
Prendre une douche lui rappela instantanément ce jour maudit où il sanglota à ne plus savoir s'arrêter. A présent, cela n'arriverait plus, il ne pleurerait plus, se promit-il alors que des larmes coulant sur ses joues contredisaient son  pacte. Il entra dans le bac en céramique et déversa de l'eau  glacée sur l'ensemble de son corps. La toilette terminée, il remit son pyjama et croisa son reflet dans le miroir. Il n'aima pas ce qu'il voyait : un homme si différent de ce qu'il était de nature. Au moins n'avait-il plus les yeux rouges et cet air épuisé. Il redevint aussi froid que la glace au moment où il rejoignit la chambre.

codage par rhum antique de Never-Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:46
Admin
Hana Inoue a écrit:
Feat


Christopher Inoue
L'As de trèfle qui pique mon cœur

Il n’était plus sur le balcon. Il n’était plus dans le salon non plus. Une crainte idiote lui fit imaginer qu’il était reparti, et qu’elle le retrouverait d’ici moins d’une demi-heure en cellule.
Arrête ça. Il ne ferait pas ce genre de choses, il est beaucoup trop droit pour ça.
Qu’est-ce qu’on en sait, au final ? Qui sait celui qu’il a pu devenir en deux ans par notre faute ?

Mais non, Chris ne s’était pas enfui. Elle entendit dans le couloir ses pas qui quittaient la chambre à coucher et se retourna juste à temps pour le voir disparaître dans la salle de bain. Le claquement de la porte n’eut rien de violent, mais il la fit tressaillir comme un son brutal. Ses mains vinrent se poser sur ses bras alors qu’elle frissonnait soudain, la gorge et l’estomac noués par la sensation glaciale qui posaient ses longs doigts angoissants sur ses épaules.
Reprends-toi. Ce n’est pas grave s’il nous fuit. C’est normal. Si on se montre suffisamment patiente, il finira par nous revenir.
Ou par rester un étranger…

Pour ne pas y penser, elle retourna dans la cuisine où l’attendait toujours sa tasse de tisane. À demi froide, la boisson ne lui apporta aucun réconfort mais elle la but quand même en entier tout en observant Ori et Gami qui allaient et venaient dans leur cage. Ses petits compagnons à fourrure seraient sans doute l’une des seules sources de son réconfort pour les jours à venir. Elle n’avait pas encore parlé de ce mariage à ses amies. À qui aurait-elle pu se confier ? Akino ? Joey ? Oui, sans aucun doute. Elles l’écouteraient et la consoleraient de leur mieux à n’en pas douter. Mais Hana ne pouvait s’y résoudre. Pour l’instant, elle ne pouvait même pas y penser. Le simple fait de s’imaginer à côté d’une présence familière en train de mettre des mots sur son cœur écorché lui donnait envie de pleurer à nouveau et elle s’y refusait.
Je te l’interdis.

La princesse revêtait des atours guerriers au fur et à mesure qu’elle lui martelait sa résolution. C’était triste, mais c’était le seul moyen qu’elle avait de s’endurcir suffisamment face à l’attitude de son mari : partir en guerre. Contre elle-même, contre lui, contre leurs cicatrices communes.
C’est ridicule.
C’est nécessaire.

Même la grenouille commençait à perdre du terrain dans son esprit. Tandis qu’elle se mettait en devoir de ranger le menu désordre de la journée, elle mobilisait l’essentiel de ses efforts pour se blinder face à cette situation. Il fallait qu’elle reste forte, qu’elle tienne bon jusqu’à ce que le temps et la routine de ce mariage émoussent la rancœur de Chris, l’ameublissent assez pour qu’elle puisse de nouveau l’atteindre et acquérir son pardon. À vrai dire, elle avait surtout l’impression de bâtir un immense barrage pour ne pas pleurer, le souvenir brûlant des larmes qu’elle avait ravalées un peu plus tôt lui alourdissant encore le cœur. Et puis, si elle cessait un instant de se mentir, elle savait qu'elle ne pouvait tracer de tels plans de bataille que tant qu’il n’était pas là. Elle ignorait ce qu’il resterait de ces fragiles constructions dès lors qu’il serait de nouveau sous ses yeux. Pour l’instant, les bruits de la douche lui parvenaient toujours de la salle de bain. Anxieuse, elle jeta un coup d’œil sur l’horloge de la cuisine : 23h42.
Et s’il ne sort pas de la salle de bain d’ici là ?
Il n’est pas inconscient, il sait ce qui nous attend si on ne s’embrasse pas avant minuit.
Il nous a bien fait le coup une fois pour venir ici. Mais si jamais il a décidé de revenir deux minutes avant l’échéance…

Sans le vouloir, Hana s’imagina entrer sans prévenir dans la salle de bain pour venir l’embrasser sous la douche. Son cœur s'enflamma et un élan de chaleur pulsa dans son ventre, la faisant rougir légèrement alors qu'elle se dépêchait de fuir dans leur chambre.
Non ! Hors de question ! Il nous repousserait aussitôt !
Peut-être. Mais au moins aura-t-on pu l’embrasser au moins une fois comme on en a envie depuis qu’on l’a revu.

Elle s’efforça de faire taire son angoisse et ces images insensées en allant enfiler son pyjama. Ouvrant ses placards, elle choisit un ensemble crème, composé d’un pantalon souple et doux et d’un débardeur bordé d’un peu de dentelle grise. Elle aurait préféré un bon vieux t-shirt à manches longues à l’effigie d’un shonen sympathique, élimé et délavé, mais ça aurait été prendre le risque de paraître négligée face à Chris, qui ne l’avait jamais vue dormir avec les vieilles fringues de son frère. Elle avait plié et rangé ses habits pour le lendemain et se glissait sous la couette en frissonnant lorsqu’il la rejoignit dans la pièce. Son cœur s’étrangla dans sa poitrine.

Il portait moins de vêtements que tout à l’heure et pourtant elle avait l’impression de le voir encore plus cuirassé que sur le balcon, où il lui avait jeté ce regard si froid, si incisif. À l’évidence elle avait commis une erreur en choisissant de fuir, une de plus. Mais même en se repassant la scène et les différentes options qui s’étaient offertes à elle, elle ne pouvait pas outrepasser la tristesse apeurée qui l’avait paralysée à cet instant. Il lui fallait assumer maintenant qu’elle ne pouvait plus revenir en arrière. Assise sur le matelas, maltraitant les draps entre ses doigts tremblants, elle attendit avec angoisse qu’il veuille bien la rejoindre et prit son inspiration alors qu’il s’installait de son côté, comme on se jette à l’eau :

« Christopher, il… il faut qu’on s’embrasse aujourd’hui… avant de… »

Sa voix mourut dans sa gorge alors que son regard effleurait une nouvelle fois ses traits, rudes et fermés, à portée de main, à des lieues de tous ses gestes. Elle aurait voulu, pourtant. Prendre son visage entre ses paumes, l’embrasser, caresser sa joue, effleurer sa nuque, l’embrasser encore. Elle voulait tout cela. Mais elle ne put que rester immobile, frémissante, et le laisser se pencher vers elle lorsqu’il se résigna à ce contact imposé.
Une fois par jour…
Un baiser forcé…
C’est beaucoup trop…
Et jamais assez…

Elle ferma les yeux lorsque sa bouche se posa sur la sienne, se privant de vue pour ne penser qu’à ce toucher bref et interdit. Ou du moins, qui aurait du être bref. Mais elle sentit soudain les lèvres de Chris appuyer le contact, rechercher les siennes et elle sentit son cœur s’affoler soudain sous cette caresse fugace, vibrante de violence contenue, qui céda sitôt qu’elle commença à y répondre. D’un mouvement brusque, son mari lui tourna le dos et s’enterra sous les draps, la laissant vacillante et étourdie par ce baiser. Un baiser rempli de tant d’autres choses que de la froideur qu’il lui avait opposée jusqu’ici qu’elle ne parvenait pas à savoir ce qu’il contenait réellement, comment l’accueillir, quelles conclusions en tirer. Tout ce qu’elle savait, c’est que voir à présent la nuque et le dos de Chris érigés comme une muraille entre eux lui perfora les côtes.
Alors il ne nous a pas oubliée ?
Mais si c’est le cas, à quel point nous déteste-t-il à présent ?

Incapable d’en supporter plus, Hana se réfugia sous la couette à son tour, recroquevillée de son côté du lit. Pendant ce qui serait une bonne partie de la nuit, elle trembla et ferma les yeux pour se retenir de pleurer.

Lorsque son réveil la tira du semblant de sommeil où elle s’était enlisée, elle avait la tête lourde et douloureuse, et l’estomac barbouillé. Sans nul doute à cause des récents évènements. Elle avait très mal dormi. La présence de Chris si près d’elle l’avait remplie de peur et de chagrin alors qu’elle écoutait son souffle, sentait la chaleur de son corps se propager dans le lit, était parfaitement consciente qu’il ne dormait pas plus qu’elle. Épuisée par avance à l’idée d’aller au travail, elle commença par prendre une douche rapide, histoire de se réveiller un minimum. Puis, ayant renfilé ses affaires de la veille, elle se mit en devoir de préparer le petit déjeuner pour eux deux.
En espérant qu’il acceptera de manger.
Il a intérêt.

Chris avait toujours aimé sa cuisine (en même temps, elle s’était donné bien du mal à chaque fois pour lui plaire) mais il n’était pas non plus homme à apprécier de se faire servir par une femme, comme si c’était dans l’ordre des choses. Malgré tout, puisqu’elle était levée la première aujourd’hui, autant faire d’une pierre deux coups. Il s’occuperait de la vaisselle. Nouant son tablier de cuisine rayé jaune et bleu, elle s’affaira avec la rapidité de l’habitude à la composition d’un petit déjeuner traditionnel : riz, soupe miso, poisson grillé, tsukemono de toutes sortes et nattô. Oui, du nattô.
Mais c’est visqueux, jaunâtre et ça sent pas très-
Tant pis. Elle adorait le nattô. Elle se relaverait les dents ensuite, comme chaque matin. Christopher arriva au moment où elle finissait de disposer les bols et assiettes sur la table. Sa silhouette apparue à la lisière de son champ de vision la fit sursauter et elle se redressa vivement, lissant son tablier et replaçant une mèche derrière son oreille par réflexe.

« Bonjour. »

Ça ne sonnait pas très naturel. Mais elle ne pouvait pas faire mieux alors que son cœur battait la chamade ainsi. La fatigue et le stress de ce second face à face la rendaient nerveuse.

« Tu… tu as bien dormi ? »

Jamais elle n’avait posé une question aussi ridicule auparavant.
Code de Frosty Blue de Never Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:46
Admin
Christopher Inoue a écrit:
 
L'AS DE TREFLE QUI PIQUE MON COEUR
feat. Hana Saika
Hana l'attendait, dans le lit. Une partie de son corps cachée par la couette, elle se redressait et le regardait. Une tête de chien battu. Chris menaçait de s’attendrir, elle semblait sincèrement malheureuse. Mais qu'elle étaient réellement les raisons de sa tristesse ? L'actuelle situation de vivre avec un homme qu'elle n'aimait pas et qu'elle revoyait en dépit de la rupture ? Ou bien avait-elle menti lors de cette rupture et le regrettait depuis tout ce temps ? Pourquoi à chaque fois qu'elle ouvrait la bouche ne crevait-elle pas l’abcès qui pourrissait en elle ? Pourquoi cet acharnement à vouloir bâtir une nouvelle relation sur des sables mouvants ? Son attitude était mauvaise, elle s'enfonçait.

Sans se départir de sa réserve, il s'installa dans le lit conjugal, assez éloigné d'elle, montrant son opposition à l'accepter. Finirait-elle par se confie s'il la poussait à bout ?
Elle ouvrit la bouche.
Il retient son souffle.
Elle passa encore à côté, à croire qu'elle faisait exprès de ne pas comprendre.
Qu'ils s'embrassent à présent. La loi, cette loi débile le voulait. Sans tenir compte des sentiments des naufragés du mariage. Il mourait d'envie de l'embrasser, mais son orgueil tenait la barre de sa conscience. Ainsi il garda son flegme contrarié (a fortiori parce qu'elle n'en prenait pas l'initiative). De mauvaise grâce, il se pencha vers son visage et déposa ses lèvres contre les siennes.
Sa lutte intérieure faiblit un bref instant, où il retrouvait, comme si ces deux années n'avaient pas existé, la douceur de sa peau, le parfum fruité et épicé, la caresse de ses cheveux bouclés. Une seconde. Il faillait défaillir. Il ne flancherait plus : il se détourna aussi violemment qu'on claque une porte ; remonta brutalement les draps pour se couvrir (alors qu'il mourrait de chaud). Il n'offrait cependant pas la réjouissance de le voir de face, troublé par l'émotion qui lui étreignait douloureusement le cœur.

Il regarda passer les heures sur le smartphone qui reposait sur la table de nuit. Le sommeil ne venait pas. Ce traître n'intervient que tard, lui laissait seulement le répit de ne pas trouver Hana à ses côtés. Tant mieux, il ne s'imaginait pas capable de l'affronter, dans les moments, où elle faisait beaucoup craquer, à moitié endormie et si rayonnante dès le matin. Chris surveilla bruits et mouvements ; lorsqu'il se sut seul dans la pièce et les salles attenantes, il s'accorda le rafraîchissement du matin, bienvenu pour faire fuir cernes, cheveux en épis, yeux bouffis. Quand il sortit, de nouveau vêtu d'une tenue diurne (à vrai dire, la même que la veille, n'ayant pas apporté de bagages pour cette première nuit), une odeur exquise vint titiller ses narines et son estomac.

Il soupira. Ils ne pourraient pas s'éviter définitivement ; et s'il agissait de la sorte, ne laisserait-il pas croire qu'il était en partie coupable ? Il n'était responsable de rien, il n'assumerait donc rien à sa place. A l'entrechoc de la table et de la vaisselle, il entra dans la cuisine, combinée avec le salon. Hana avait cuisiné le petit déjeuner. Comme autrement, sauf qu'ils ne préparaient  à deux. Voulait-elle le servir, être au petit soin ? Il le retient ainsi et cela l'énerva au lieu de le séduire. Il tenta de se calmer en prédisant qu'elle avait juste pris de l'avance pour aller bosser. Son planning professionnel était, sans nul doute, plus régulier que le sien.

Elle parla la première. Il la salua en retour, d'une voix grave embourbée dans le sommeil.


" Bonjour... "


Elle avait préparé du natto. chris ne put s'empêcher de sourire. Toujours aussi nature-peinture, peu regardant du "quand-dira-t-on". Plus sexy que ce plat, tu meurs. Il l'aida à transvaser tous les plats prêts sur la table, tandis qu'elle posa la question fatidique. Son sourire s'atténua, ses lèvres se raidirent. Cependant, il se départir d'une neutralité différente de la colère étouffée de la veille.


" On ne va pas se mentir. La sincérité est primordiale dans un couple. Je te retourne la question, bien que je me doute que toi non plus, tu n'as pas bien dormi. "


Il s'empara de l'assiette de son épouse et la servit, en insistant sur le natto. Il s'empara de son assiette en second, avec une assiette rigoureusement identique, natto compris. Selon la coutume, il salua et prononça le Ittadakimasu de rigueur avant de commencer son repas.



" C'est très bon."
codage par rhum antique de Never-Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:46
Admin
Hana Inoue a écrit:
Feat


Christopher Inoue
L'As de trèfle qui pique mon cœur



Les mains d’Hana frémirent sur le rebord de son tablier. Elle s’efforça de respirer lentement pour ne pas qu’il entende son souffle trembler mais elle n’était pas certaine que la soudaine rougeur de ses pommettes ne se remarque pas.
Chris est là.
C’était difficile à expliquer et plus encore à croire, mais jusqu’ici elle n’avait pas encore eu pleine conscience de tout ce que pouvait impliquer ce mariage. Aussi, celui-ci ne se rappelait à elle qu’avec plus de force en cet instant.
Il est là, devant nous.
Il venait vraisemblablement de se lever, encore en pyjama et les cheveux en bataille. Cela faisait au minimum deux ans qu’elle n’avait pas eu l’occasion de le voir ainsi. Mais il lui fallut un instant pour maîtriser son émotion. Elle se souvenait de tout.
Sa démarche, ses gestes et sa voix, oh mon Dieu, sa voix… Il n’a pas changé. Et il est vraiment là, avec nous, pour toujours.
Et c’est d’autant plus douloureux.

Hana tremblait toujours un peu en achevant de mettre la table avec lui, surveillant le moindre de ses déplacements pour ne pas risquer de l’approcher de trop près. Chaque fois qu’elle le frôlait, son cœur était écrasé par l’émotion. Apercevoir le sourire qui avait étiré brièvement ses lèvres pour une raison qu’elle ignorait lui était un supplice. Était-il heureux ? Amusé ? S’était-il souvenu de quelque chose ? Qu’est-ce qui était à l’origine de ce sourire ? Pouvait-elle seulement espérer que ce soit elle ? Aucun moyen de le savoir. Lorsqu’elle s’agit à sa place et lui retourna son « bon appétit » d’une voix éteinte, la jeune femme se sentait épuisée par toutes ces questions sans réponse.
Jamais on ne tiendra.
Il le faut…
Jamais on ne tiendra.


Lorsque Chris répondit à sa question ridicule d’un ton net, sans la moindre émotion, Hana crut qu’elle allait pleurer. L’avait-il percée à jour depuis le début ? En même temps, inutile d’être un génie pour voir qu’elle était sur des charbons ardents depuis hier soir. Non, elle n’avait pas bien dormi. Elle avait à peine dormi. La nuit n’avait été pour elle qu’une succession d’heures tristes et obscures, remplies de doutes, d’angoisses, de regrets et de désirs désespérés alors qu’il se trouvait à moins d’un mètre d’elle, à lui tourner le dos. Elle se força à prendre une grande inspiration.

« Pas beaucoup… non… »

D’une main tremblante, elle se força à avaler une bouchée de nattô. C’est à peine si elle en sentit le goût.
Je voudrais partir d’ici.
Il ne faut pas.

Et pourtant, c’était vrai. Elle avait regretté amèrement ce qu’elle avait infligé à Chris, durant ces deux années. Quelques fois, elle avait imaginé le retrouver pour lui présenter ses excuses mais bien évidemment, elle avait repoussé tout de suite ce genre de pensées. Elle savait qu’elle n’aurait jamais supporté de se retrouver face à lui, dans ce qu’elle songeait naïvement être une scène d’aveux déchirants sur un pont éclairé de réverbères, où il finissait invariablement par se détourner d’elle. Mais pour tout dire, rien de ce qu’elle avait pu fantasmer n’égalait la réalité. Aucune scène fictive, aussi grandiloquente soit-elle, ne pouvait égaler le calvaire de ce petit-déjeuner tout à fait banal et ordinaire, où elle s’efforçait de jouer un rôle qui ne lui plaisait pas sans être sûre que ce soit le bon. Oui, pendant un instant, Hana crut vraiment qu’elle allait craquer. Et puis Chris complimenta sa cuisine.
Oh…
Ses baguettes se suspendirent au-dessus de son bol. La surprise la plus totale se peignit sur son visage bouleversé tandis qu’elle relevait les yeux vers lui, alors qu’elle n’avait fait que l’observer à la dérobée jusque là. Ses traits étaient toujours emprunts de cette neutralité cruelle qui lui brisait le cœur plus sûrement qu’une véritable colère, mais il mangeait tout de même avec naturel, sans avoir l’air de se forcer. Comme il l’avait toujours fait. De toute façon, même sans cela, elle n’aurait pas douté une seule seconde de ses paroles
Peu importe les circonstances ou la rancune qu’il nous porte. Chris ne nous mentirait pas. Chris a toujours été sincère avec nous.
Et Chris n’a pas changé.

Un timide sourire étira ses lèvres et elle baissa les yeux sur son bol en rosissant.

« Merci. »

Son nattô était bien meilleur d’un seul coup. Elle décida d’en profiter au maximum, car cela ne durerait pas. Son mari n’avait sans doute aucunement l’intention de la ménager. Mais malgré tout, Hana put finir son petit-déjeuner sans pleurer. Suite à quoi, elle débarrassa la table avec lui et commença à se préparer pour partir au travail.

« En… en général, je mange au travail le midi. On… On se reverra ce soir… »

Et si on pouvait arrêter de bredouiller comme ça à chaque fois qu’on lui adresse la parole, ça serait bien aussi.
Oui, sans doute, mais ça lui semblait impossible. Toute confiance en elle le quittait quand elle le regardait, ensevelie sous les émotions qui lui lacéraient le cœur. Mieux valait ne pas trop y penser. Alors qu’elle enfilait sa veste et vérifiait qu’elle avait tout ce dont elle avait besoin dans son sac à main, son portable se mit soudain à vibrer d’un jingle inconnu, qui retentit également sur le moniteur dans leur salon, et très certainement sur le portable de Chris. Il lui fallut un moment pour comprendre de quoi il s’agissait.
Un ordre de l’Incontestable !
Le premier de leur couple. Un peu nerveuse, elle déverrouilla l’écran tactile et jeta un œil à l’application. Avant de rester sans voix, ou presque.
Pardon ?!
Wow !


« Oh… »

Des requins ?!
Sérieusement ?!
Mais c’est de la folie !
Moi je trouve ça plutôt cool.

Interloquée, Hana relut l’ordre une fois ou deux, vérifia sur l’écran du moniteur qu’elle ne rêvait pas et se tourna en désespoir de cause vers Chris, dans l’espoir de comprendre. Bien sûr, il n’y avait pas de raison pour que la machine se trompe…
Encore que, quand même…
Mais elle aurait été tout à fait curieuse de savoir comment elle avait pu parvenir à la conclusion que cette action serait bénéfique pour leur couple.
Des requins… Des requins ! Mais c’est dangereux ! Et on n’a jamais fait ça !
Bah, c’est plutôt une belle occasion, non ?
Ce n’est pas la question ! Comment diable devra-t-on se comporter dans cette situation avec…

Hana rougit. Certes. Nul doute qu’il faudrait qu’elle trouve la conduite à adopter dans les plus brefs délais. Mais heureusement pour elle, ils n’avaient pas le temps d’en discuter maintenant. Se raclant légèrement la gorge, elle s’adressa à son époux en allant enfiler ses chaussures :

« Je rentrerai plus tôt aujourd’hui. Sinon, on ne sera pas dans les temps. On se retrouvera… là-bas ? »

Ça valait mieux, ils perdraient moins de temps. De ce qu’elle savait du fonctionnement de l’Incontestable, ils disposaient dans le cas présent de douze heures à la réception de l’ordre pour l’effectuer et l’aquarium serait sans doute prévenu.
C’est jouable.
Mais on n’a pas de temps à perdre.

Elle hésita un instant à l’embrasser avant de partir au travail, mais il suffit qu’elle croise son regard pour sentir tout son courage s’évaporer.

« À ce soir. »

Elle disparut dans le couloir.
Code de Frosty Blue de Never Utopia
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:46
Admin
Christopher Inoue a écrit:
Une seule remarque sur son petit-déjeuner suffit à lui redonner du baume au coeur. Son sourire et son rougissement n'échappèrent pas au regard attentif de Chris. Ce bref instant d'harmonie leur offrait un répit depuis leurs orageuses retrouvailles. Il mangeaient ensemble, débarrassèrent et nettoyèrent, comme un couple lambda. Le couple qu'ils constituaient véritablement à une époque. Chris aspirait à ce que ce soit réel. Si seulement Hana daignait lui parler sans ambages, évoquait leur séparation et brisait enfin le silence et son attitude si peu naturelle depuis la veille. Il ne tenait qu'à elle de s'expliquer ; alors pourquoi, pourquoi ne lâchait-elle pas l'affaire ? Sa gêne se voyait comme un nez au milieu de la figure, sans qu'il puisse saisir ce qu'elle cachait, si elle ressentait encore quelque chose pour lui. Mais qu'elle cesse de jouer la comédie. Elle ne mènerait à rien de constructif.

Le repas du matin terminé, Hana se réparait à partir du travail. Elle suivait des horaires de bureau, à la différence de Chris. Celui-ci, d'ailleurs, devait appeler le coach pour l'avertir de la nouvelle. Durant toute la semaine, le champion s'était présenté, l'air de rien, à tous ses entraînements. Il n'avait cependant pas évoqué son mariage. Ni à ses collègues, ni à ses parents. Ses prestations sur piste étaient encore plus dangereuses que d'ordinaire, et l’entraîneur le houspillait quotidiennement, cherchant vainement une explication à son comportement intrigant. Quand Christopher se fermait, il était impossible de lui tirer les vers du nez.
Le métis ne perdrait pas grand chose à parier qu'elle non plus n'aurait de cœur à travailler. Quelque soit son métier. Qui lui restait inconnu. Comme si elle avait honte... Ou qu'elle cachait sa nature.

Les mains dans les poches, il la regardait s'apprêter avec une sorte de nonchalance. Il sursauta tandis que l'écran du salon s'éclaira et retentit à l'annonce d'un message. Qu'il aurait aimé que l'Incontestable les laisse en paix, au moins la première semaine ! Dès le premier jour, sans laisser de temps pour souffler, il imposait sa volonté. Le jeune homme s'en agaça fortement, déjà bien remonté depuis la découverte du fameux courrier.
Hana se penchait sur son téléphone pour découvrir le message ; lui s'avança vers le moniteur. Il relut deux fois son contenu pour vérifier qu'il avait bien saisi. Après s'être assuré de son sens, il fit volte-face vers son épouse, aussi désappointée que lui.

"Nager au milieu des requins... Drôle d'idée, vraiment... Comme sortie pour renforcer des liens, bravo. Où sont-ils allés chercher une telle inspiration ? Dans une émission de télé-réalité ? Un film de James Bond ?", soupira-t-il.

L'annonce ne détendit pas les jeunes gens, se contenta par politesse de répondre à son épouse.


" A ce soir."


Hana bégayait, s'éclaircissait la voix, manqua de faire un mouvement vers lui, mais dont il ne connut pas l'achèvement, puisqu'elle s'arrêta pour partir.


" Passe une bonne journée."


Elle ne l'avait pas entendu. L'avait-il dit d'ailleurs pour qu'elle l'entende ? Non. Ses paroles avaient franchi ses lèvres alors qu'Hana franchissait le seuil.

Fatigué par ces événements et sa nuit blanche, Chris se rapprocha de la cage des chinchillas. Il déposa un doigt sur la grille. L'un des animaux vint le renifler avant de repartir, insouciant. Le jeune homme s'assit en tailleur devant l'abri des petits êtres, et extirpa son téléphone de la poche latérale de son short. Le message de l'Incontestable, vrai héritier de Big Brother, avec un prétexte bienfaiteur en exergue, s'affichait en blanc sur bleu.
Saleté d'autorité, de gouvernement, de loi injuste. Forcer des gens à s'embrasser, à faire l'amour, à réaliser des actions censées renforcer un couple qui peut ne pas s'aimer, voire se détester, fabriqué de toute pièce par un appareil, une intelligence artificielle (l'expression était on ne peut plus opportune).
Des requins ? Pourquoi pas un tonneau rempli de mygale, tant qu'à faire ?
Il soupira, encore. Combien de soupir avait-il échappé depuis le début de cette folle semaine ?

Il composa un numéro. Attendit la tonalité d'attente. Entendit une voix lui répondre.


"Allô, Coach ? C'est Chris. Je peux vous parler, une minute ?"
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:46
Admin
Christopher Inoue a écrit:
UNE SEMAINE PLUS TARD

Le jeune homme rongeait son frein. Il tournait en rond dans l'appartement, arrivé plus tôt que son épouse. Son dernier temps sur circuit avait été catastrophique, mais au moins reprenait-il de bon réflexe au lieu de jouer aux kamikazes avec l'asphalte. Certains montraient de la patience, connaissant son contexte familial. D'autres y voyaient une faiblesse pratique pour prendre sa place dans l'écurie ; ses adversaires l'occasion de détrôner le champion jusqu'alors prometteur et soudain rencontrant un creux de vague profitable. S'il continuait sur cette voie, il allait perdre ses soutiens, dont ses sponsors. Tourner la tête à sa carrière et finir éternel second, voire pire ? Et tout ça pour quoi ?
Une fleur, toujours la même, avec sa beauté et son parfum entêtants, ses épines empoisonnées qui l'égratignaient insidieusement. Christopher fonctionnait à l'émotion et forcément, ce qu'il se passait dans sa maison avait des conséquences sur sa conduite. Il s'épuisait devant la situation qui mettait en danger l'équilibre qu'il avait pourtant retrouvé après sa rupture avec la même fleur.

Au départ, il reconnaissait avoir d'abord laissé la colère prendre le dessus, au point de la mettre au pied du mur et lui faire croire qu'elle finirait en prison. Il jouait avec sa patience, détectant des embryons de sentiments, entre la soirée de retrouvailles et une jalousie manifeste à l'aquarium. Il lançait des remarques parfois piquantes dans le but de la faire réagir, comme dans le passé, où elle avait un répondant stupéfiant, qui faisait l'admiration de son nippo-brésilien. Mais ses tentatives rencontraient uniquement des échecs : elle restait muette, malgré parfois des élans de son corps encourageants, jusqu'à rétractation et silence pesant. Chris n'était pas un violent ; encore moins avec les femmes. Son côté gentleman était réputé. Pourtant elle le poussait tellement dans ses retranchements qu'il se retenait parfois de la prendre par les bras et de la secouer pour qu'elle arrête de ressembler à un fantôme, à une présence informe qui rendait leur mariage insupportable.
Et une semaine de passée, seulement. Une semaine !

Il ne voulait pas la forcer, cela devait venir d'elle, elle était à deux doigts de craquer. Et puis la déception. Il n'en pouvait plus. Il usait de différentes méthodes pourtant, faisant preuve d'une patience que d'autres auraient baissé les bras depuis longtemps. Gestes élégants, plaisanteries, distance, discrétion, froideur, chaleur. Sur quel pied danser, comment la dérider ? Il avait l'impression de fournir seul des efforts, car malgré tout ce qu'elle lui avait fait subir, il ne pouvait se résoudre à croire qu'ils en avaient vraiment fini tous les deux. Il s'accrochait désespérément à des signes qui ne le trompaient pas. Mais merde, pourquoi de son côté, elle luttait en restant sur des faux semblants et des mensonges exaspérants, alors qu'il lui avait fait comprendre qu'il n'était plus dupe ? Qu'elle arrête de le balader !

Selon les règles de l'Incontestable, ils devaient avoir un moment intime la semaine prochaine. Faire l'amour. Sur commande, quel romantisme ! Chris était toujours fou du corps de sa femme, de ses formes, de sa beauté métissée, à l'instar de la sienne. Fou d'elle quand elle entamait des pas de danse et qu'elle l'entraînait malgré lui dans une tornade de pas, de percussions et de mélodies endiablées. Mais si son enveloppe corporelle restait la même, l'intérieur ressemblait plus à une fleur fanée qu'à celle qui déchaînait la passion. Le physique ne faisait pas tout : parviendrait-il à répondre aux désirs de l'ordinateur si le sien ne voulait rien entendre ? Il fallait que leur relation s'arrange d'ici là.

Il attendait avec anxiété que sa femme revienne de son travail, sur lequel elle gardait toujours le silence, lui livrant un minimum de détail. La honte ? Le devoir de réserve ? Même sur ce point, elle ne l'éclaircissait pas, le plongeant continuellement dans un brouillard. Debout sur la terrasse donnant sur le Rainbow Bridge, buvant une bière, le regard perdu dans le vide, il prit une décision irrévocable, quelques en soient les conséquences : il serait le vent, qu'il soit doux zéphyr ou tempête, qui dissiperait ce brouillard une bonne fois pour toute.

Il prépara le terrain pour que rien ne puisse être sujet à discussion. Il fit le ménage, prépara la table et commanda leur repas (dont son plat préféré), changea la cage des Chinchillas, qu'il appréciait de plus en plus. Il prit une douche et s'habilla avec décontraction et style. Chemise blanche, légèrement ouverte au niveau du col, jean noir slim, pieds nus sur le sol chauffé. Les cheveux encore un peu humides, une coiffure volontairement négligée, qu'on meurt d'envie de remettre en place. Histoire de donner un peu le change, quoique tout ce nettoyage ne leurrerait personne, il fit semblant de ne pas l'attendre, se vautrant sur un divan et zappant sur un match de base-ball.
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Admin
Admin
Messages : 1314
Date d'inscription : 22/11/2008
Dim 27 Mai - 0:46
Admin
Hana Inoue a écrit:
Feat


Christopher Inoue
L'As de trèfle qui pique mon cœur



Le ronronnement du moteur se stabilisa, rebondit quelques instants contre les parois du parking jusqu’à devenir un écho lointain, puis s’éteignit d’un seul coup alors qu’elle coupait le contact. Hana se laissa aller contre l’appui-tête et soupira tout l’air de ses poumons, longuement, sentant le vide creuser douloureusement sa poitrine. Même après qu’elle eut recommencé à respirer, il lui fallut un long moment pour rouvrir les yeux, et plus encore pour songer à sortir de la voiture. Rien qu’à cette pensée, ses forces la quittaient et elle se sentait bientôt aussi inconsistante qu’une poupée de chiffon abandonnée sur le siège. Cela durait depuis bientôt une semaine et, ce soir, c’était pire que toutes les fois d’avant.

C’était comme… se démener dans la neige. La surface lisse et immaculée qu’elle s’efforçait de préserver ne cessait de se dérober sous ses pas, la happait de plus en plus loin dans un mélange de souvenirs, de regrets et d’angoisses qui menaçaient à tout instant de s’ébouler et elle devait fournir des efforts titanesques pour tenter de s’en extraire en bouger le moins possible. Le moindre souffle suffirait à rompre l’équilibre et à l’entraîner dans l’avalanche. Et comme si cela ne suffisait pas, son époux guettait le moindre faux mouvement et lui tendaient chaque jour de nouveau piège, comme le loup sorti du bois.
Chris ne nous tend pas de pièges. Chris est la seule personne sensée dans ce couple.
Je sais…

Hana soupira. Son mariage l’épuisait au-delà de toutes mesures mais était la seule cause de son abattement. C’était son entêtement ne pas lui faire face, à prétendre que tout allait bien alors que personne n’y avait jamais cru qui la réduisait à un tel état de prostration lorsqu’elle rentrait le soir du travail. Autant d’énergie gaspillée compte tenu du fait que cette obstination n’avait plus aucun sens. Elle s’en faisait régulièrement la remarque, se demandait pourquoi elle ne lui parlait pas pour faire cesser ce calvaire. La réponse était chaque fois la même : pour lui dire quoi ? Qu’avait-elle à lui dire à part des choses odieuses qui lui feraient mal ? Rien. Alors elle se taisait, par peur. La peur finissait toujours par l’emporter et la situation continuait de la ronger à petit feu.

Au bout d’un temps indéfini, Hana finit par récupérer son sac à main pour quitter l’habitacle, puis le parking. L’ascenseur la menait à son étage à une allure tranquille, et pourtant elle aurait aimé qu’il soit plus lent encore. Parfois, elle envisageait de prendre les escaliers pour lui faire face le plus tard possible mais…
Et arriver toute rouge, essoufflée et en sueur ? Jamais !
… Elle finissait toujours par renoncer. Lorsque la porte s’ouvrit, elle rajusta machinalement son tailleur et sa coiffure, puis avança jusqu’à leur pallier sur ses talons hauts. Réunissant une ultime fois ses maigres forces, elle entra.

« Tadaima… »

Dit-elle par réflexe, avant de s’immobiliser dans l’entrée.
Wait…
Tout est propre là, non ?

Oui. Hana n’était pas une grande maniaque du ménage, mais l’odeur fraîche du nettoyant pour sol lui avait sauté aux narines et, ainsi mise aux aguets, elle trouva quantité de détails pour confirmer ce fait. Le balai avait été passé, la poussière faite (sur le meuble de l’entrée tout du moins) et pour ce qu’elle pouvait en voir depuis l’entrée, la cuisine avait été briquée à fond. Son cœur se mit à battre plus fort, sous l’effet de l’inquiétude.
Qu’est-ce qu’il nous prépare ?
Laissant ses talons dans le meuble à chaussures, elle glissa un œil timide dans le salon d’où lui provenait le son de la télé, et resta sans voix. L’appartement n’était pas le seul à s’être refait une beauté. Chris était installé sur le canapé, la chemise entrouverte, les jambes étendues, un bras négligemment posé sur l’accoudoir, les cheveux encore humides.
Irrésistible.
Grave.

Hana rougit, déglutit, résista au réflexe de se recoiffer comme elle mourrait d’envie de le faire avec lui.

« B-bonsoir… »

Bredouilla-t-elle avant d’aller s’enfermer dans leur chambre pour se changer. Ça ne sentait pas bon du tout. Passée sa froideur première, Chris s’était peu à peu adouci et avait tenté par tous les moyens de l’amener à s’ouvrir à lui. Bien des fois, Hana avait été à deux doigts de craquer, de se jeter dans son bras et lui demander pardon pour tout et seule l’angoisse qu’elle éprouvait en songeant à sa réaction l’avait retenue in extremis de le faire. Mais là ce soir, c’était différent. Elle le sentait sans pouvoir l’expliquer. Et elle était terrifiée tandis qu’elle enfilait une robe pull gris clair et un collant de laine noire…

« Tu… tu as passé une bonne journée ? »
Code de Frosty Blue de Never Utopia
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé
Contenu sponsorisé
Revenir en haut Aller en bas
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
 :: Archives Forums importants :: Just Married-
Sauter vers: