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KEIGO-JACK : Mécanique et mécanique

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Lun 21 Nov - 20:40
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Mécanique et mécanique


Haut dans le ciel, le soleil continuait inexorablement son ascension lumineuse. En contrebas, le bitume reflétait ses jeunes rayons rougeoyants donnant à l’asphalte lisse et scintillant l’aspect d’un mirage. Au loin, le moteur ronronnant d’une pétaradante moto perçait le silence matinal. Jack était parti en vadrouille, s’essayant à la route nippone, bifurquant sur un petit sentier auxiliaire de l’île par ici, reprenant l’autoroute principale par là. L’île étant ravissante ainsi dépouillée de l’agitation caractéristique des périodes estivales. Hormis quelques camions parsemaient le paysage, débarquant certainement les provisions nécessaires depuis le port jusqu’aux points de ravitaillements de Taiyou No Takai et de son luxueux complexe, les routes étaient orphelines de leur trafic quotidien, tant et si bien que le vieil homme, le casque vissé sur le crâne, eut tôt fait de terminer son tour d’horizon. Sa longue barbe blanche au vent, un jet noir empruntant à l’astre solaire ses teintes matinales et une paire de lunette dans lesquelles défilaient le marquage nacré de l’asphalte, Jack avait tout l’air d’un baroudeur rock’n’roll, d’un biker du milieu du siècle dernier. Son engin, un vieux modèle de Stenford qui ne l’avait jamais quitté, une 630 roadster, n’avait rien à envier aux rares congénères qu’ils pouvaient croiser sur leur route. Ce qu’elle perdait en puissance brute, elle le compensait largement par sa ligne fine et gracile et sa gueule symptomatique de son époque. Un modèle mythique au nom gravé dans la pierre des années soixante-dix, qui inspira tous les grands constructeurs de son époque, héritière de l’âge d’or des entreprises Radfords & Stenford.

Rapidement, il avait pu apercevoir les immenses montagnes qui se dressaient dans la partie sud de l’île, parfois encore enneigées à leur sommet. Des plages diverses et variées encerclaient la quasi-totalité de l’île, à l’exception du flanc nord qui plongeait dans la mer via d’abruptes falaises recouvertes d’une végétation dense.
Au centre de l’île, la ville de Taiyou No Tokai était de taille modeste, en aucun point comparable à la fourmilière qu’était Chicago ou quelques unes des autres mégalopoles tentaculaires américaines. Modeste, certes, mais bien fournie. La proximité d’un riche complexe vacancier à ses abords ayant probablement provoqué sa mutation accélérée grâce aux nombreux investissements suscités par l’invasion massive de touristes en saison. A son échelle, c’était une ville dynamique et extrêmement bien pourvue. De titanesques centres commerciaux aux enseignes mondaines et mondialement reconnues s’érigeaient entre les complexes universitaires, réduits en taille mais disposant d’un nombre de pôle impressionnant, et les édifices culturels plus anciens, authentiques, et charmants.
Le cadre était idyllique et la première journée de l’ancien industriel l’avait conforté dans ses spéculations touristiques. Après s’être arrêté le temps d’une pause dans un petit café du centre-ville, Jack prit le chemin retour en direction du complexe Hinata.

Il retira la béquille de l’engin, mis le contact et lâcha les gaz. Cependant, après avoir roulé quelques minutes, la moto sursauta légèrement, avant de cracher une fumée inhabituellement foncée, en dépit de l’ancienneté du modèle.
Jack fronça les sourcils et ralentit l’allure, suspectant le pire. Après avoir rapidement joué avec l’embrayage et l’accélération, le motard qu’il était poursuivi son chemin vers sa résidence, déjà visible au bout de la route. Un problème bénin conclut-il alors qu’il passait les grilles du complexe, certainement provoqué par les conditions de son voyage transpacifique. Le vieux modèle n’avait certainement pas résisté au stockage sommaire dont disposait l’embarcation qu’ils avaient empruntée.
Dans le long couloir de béton qui menait au parking souterrain, l’échos du rugissement de la machine appuya le constat du vieil homme.  
Le bolide soupirait, comme s’il manquait d’oxygène, toussant lorsqu’il rétrograda en vitesse. Un comportement inquiétant même s’il n’était aucunement grave. Une fois garé, Jack inspecta rapidement le pot de sa cylindrée, cherchant vainement du regard la cause du dysfonctionnement, jouant avec les gaz tout en vérifiant les indicateurs de son tableau de bord. Un problème d’injection, très probablement, en déduit-il.

Attrapant les clés de la précieuse machine, Jack emprunta l’ascenseur en direction de la réception du complexe. Du vilain garage habillé de nuances de gris à peine éclairées de spots lumineux blafards il se retrouva bientôt dans le hall principal luxueux et chaleureux. Bien que dans des tons généralement qualifiés de froids, couvert de teintes bleues claires, les dorures et détails de jaune donnaient à l’espace le ton affiché par le complexe Hinata. Tout le rez-de-chaussée reprenait les couleurs du ciel d’été qui apparaissait désormais clairement au-dessus de l’île. L’odeur d’essence avait laissé place à une légère mais délicieuse note parfumée issue de la flore autochtone. De magnifiques fleurs aux couleurs chatoyantes et de petits arbres aux formes voluptées constituaient les principaux habitants des lieux. Mais d’aucun était capable d’éclipser la ravissante réceptionniste qui venait tout juste de commencer sa journée. Madame Naïto, Akemi de son prénom, étant un ravissant bout de jeune femme, toujours souriante et à la plastique plus qu’appréciable, rendant les visites à la réception que plus nécessaires encore qu’elles ne l’étaient réellement. Son sourire gorgé de vie s’étira à l’approche de Jack qui lui rendit ses salutations matinales.

-Monsieur Stenford, s’égaya-t-elle, levé si tôt dès votre premier jour de vacances ? J’imagine que votre première nuit a été agréable !

-Oui, je vous remercie, répondit le vieil homme en soulevant à peine le chapeau qui avait retrouvé son habituel trône crânien. Je cherche les coordonnées d’un bon garagiste de l’île. Et j’insiste sur le bon, poursuivit Jack, les sourcils relevés par-dessus ses indémodables lunettes de soleil qu’il avait échangé avec ses montures de moto. Ma Stenford semble avoir quelques soucis et j'aimerais que l'on s'en occupe pour moi.

-Oh, eh bien, si vous recherchez un expert, je ne peux que vous conseiller de vous adresser au responsable de la maintenance du complexe. Je l’appelle pour vous si vous le désirez.

Après avoir acquiescé de la tête, la jeune femme attrapa le combiné. Un certain Keigo était demandé à l’accueil pour une révision mécanique. Septique, Jack scruta la personne qui devait débarquer pour s’occuper de la 630 roadster. Si la tête de l’employé ne lui convenait pas, il le ferait lui-même. Il tenait à son précieux engin comme à la prunelle de ses propres yeux et il ne s’agissait pas qu’un sagouin vienne mettre le fouillis dans la mécanique parfaitement huilée de son modèle fétiche. Il n’en avait aucunement envie. Presque autant que de ne pas s’en occuper, au fond. Il préférait, autant que faire se peut, perdre son temps autre part qu’au fond du sinistre garage du complexe.
Jack jeta un regard à sa montre. Il avait encore de quoi bien remplir sa première journée, la matinée n’étant qu’à peine entamée. Tandis qu’il refermait le cadran, des bruits de pas résonnèrent sur les marches des escaliers de marbre bordant la réception. Jack envoya un ultime sourire à la réceptionniste qui le lui retourna avant de chercher des yeux son messie matinal.

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Lun 21 Nov - 20:40
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L'atelier était d'une qualité irréprochable. Grâce à un rangement logique et une signalétique claire et réfléchie, chaque outil, chaque composant, quelques soient leur taille, possédaient un emplacement déterminé facilement identifiable. L'efficacité et la créativité ne souffraient pas le désordre ; trouver immédiatement l'objet de son désir au contraire les stimulait activement. D'où le rituel quotidien du Maître des lieux : tout remettre en ordre avant son départ.
Dans un coin de la pièce, un ordinateur s'éteignit ; l'écran bleu se noircissait progressivement, obscurcissant les alentours. Le lave-linge en cours de réparation fut couvert d'un drap noir. Son dépannage était achevé ; mais l'ingénieur ne se contentait jamais d'une simple révision, il cherchait avant tout le défi et l'amélioration. Certes, le temps d'immobilisation de l'appareil ménager se rallongeait, pour le meilleur toutefois. Celui-ci bénéficierait d'un nouveau moteur, plus économique en ressource électrique. Un filtre judicieusement placé bloquerait efficacement les dépôts de calcaire, responsable de sa déficience actuelle.

Pour l'heure, cependant, le jeune homme repoussait sa tâche au lendemain. Trois heures du matin s'inscrivaient sur l’horloge analogique projetée au mur. Une fois de plus, Keigo traînait sans prendre conscience du temps défilant à un rythme relatif, et souvent pernicieux. Malgré son intelligence, le garçon ne percerait probablement jamais le mystère des variables temporaires, sujette à tant de critères aléatoires, plus psychologiques que physiques.
Keigo embrassa la pièce du regard, à la recherche d'un oubli. Devant l'ordre régnant, sans grain de sable dans l'engrenage, il afficha un petit sourire satisfait et fit pivoter la porte de son établi sur ses gonds. La lumière du couloir vint inonder le seuil, il pouvait éteindre le plafonnier sans être plongé dans le noir.

N'importe quel travailleur le confirmera, leur condition professionnelle s'améliorait dans un lieu personnalisé, rappelant la sphère privée. Le brin d'évasion nécessaire à l'accumulation des heures et des devoirs accomplis. Fond d'écran remémorant les dernières vacances d'été, cadre photo où posaient les membres de la famille, main levée dans une salutation rayonnante et visage serein. Le jeune homme, lui, en avait une vision très différente. Nul cliché illustrant une passion ou des proches, mais un système complexe de protection du local, un aménagement entièrement vocal dont il tirait une grande fierté. D'un simple mot, il obtint l'extinction du luminaire, et déclencha la sécurisation de l'atelier. Seul un fol optimiste envisagerait de pénétrer dans l'antre de l'inventeur, à moins de désirer un séjour à l'hôpital.

Les pas résonnaient dans la coursive des sous-sols. Keigo se mit à bailler, la bouche grande ouverte. Il comptait peu ses heures, et les nuits blanches à travailler se répétaient régulièrement. Ainsi, il ne respectait guère ses créneaux, mais n'y apportait aucune importance. Personne ne lui reprochait, puisqu'il accomplissait très convenablement son boulot, voire plus. Il devait néanmoins se rendre disponible quand on le contactait durant ses permanences, souvent quand il s'octroyait un repos illicite. La rançon de son fonctionnement, qu'il assumait de plus ou moins bonne grâce, selon son humeur.

Après un court déplacement entre hall d'entrée et ascenseurs, il rejoignit son logement et referma le loquet derrière lui. Il se débarbouilla, enfila son pyjama et se faufila dans son futon, pour se jeter immédiatement dans les bras de Morphée. Il était trois heures trente cinq.

***

Cinq minutes de sommeil plus tard, la sonnerie du Smartphone emplit la pièce. Keigo ouvrit péniblement les yeux ; sa vision embuée découvrit sur l'affichage de l'écran l'heure (neuf heures cinq A.M) et le correspondant cherchant à le joindre (Akemi). L'esprit brumeux et la voix rauque, le jeune homme ordonna le décrochage du téléphone.

- Keigo-kun, c'est Akemi.

Sans rire ?

- Bonjour, Naïto-san.

- Au son de ta voix, je t'imagine au lit.

- "Touché. " *

- Tu as encore découché.. Elle est comment ?

- Petite, plutôt large d'épaule. Une peau blanche, atteinte d'une desquamation disgracieuse qui perturbe son métabolisme. Caractérielle, mais je m'y adapterais.

- Personne ne résiste bien longtemps à ton charme. Trêve de plaisanterie, j'ai un travail pour toi. Un client rencontre un problème avec sa moto. Il demande un mécanicien.

Marrant, il avait déjà rencontré un cas de ce genre à la Cité des sciences. Le réceptionniste l'avait contacté pour la réparation d'un téléphone portable. A quelques exceptions près, la scène se répétait. Un bug dans la matrice ? Comme on le contactait souvent pour des babioles qu'une autre personne pouvait régler, il tenta d'abord de déléguer.

- Le gardien du garage ne peut pas s'en occuper ?

- Le client insiste pour un bon garagiste. Il est intransigeant sur ce point

- Je descends.

Le jeune homme aux cheveux bruns posa le pied hors de sa couche, les paupières semi-closes. Un zeste de sommeil le sommait de rester une heure voire deux au lit.
Il se mit debout, compta tous ses orteils pour voir s'il ne lui en manquait aucun. Après les avoir remué les uns après les autres, il s'étira, bailla un bon coup. Il traîna les pieds jusqu'à l'armoire. Il sélectionna nonchalamment quelques effets dont il se vêtit avec distraction : un pantalon de jogging noir, à bandes oranges sur les côtés. Un t-shirt oversize assorti, qu'il laissa tomber droit, sans le rentrer dans la ceinture . Il enfila ses baskets sombres. Une palette inhabituelle pour lui, qui n'hésitait pas à recourir aux couleurs vives ; inconsciemment se couvrait-il de nuances nocturnes ?
Sans dynamisme véritable, il quitta son studio. Le miroir de l'ascenseur ne lui renvoyait pas une image flatteuse. Il passa une main dans ses cheveux pour agencer autrement sa tignasse. Puis il se rendit à l'accueil.

Akemi était en compagnie d'un homme d'un certain âge. Le vieil homme lui disait vaguement quelque chose. Où l'avait-il déjà vu ? Certes, il avait un faux air qui ne pouvait échapper au fan de l'oeuvre de Toriyama, mais ce n'était pas cela. Keigo s'interrogea, perplexe que sa mémoire lui fasse faux-bond. Défaut dû à la fatigue, sûrement. Il salua sa collègue et le client d'un signe de la main au niveau de la tempe.

- Yosh ! En quoi puis-je me rendre utile ? " demanda-t-il en rêvant d'un expresso.
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Du haut des escaliers descendit une ravissante demoiselle. Elle n’avait pas l’air de traîner et dévalait les marches quatre par quatre. Finalement, qu’importait la compétence du mécanicien, il pouvait aussi superviser le travail… Et si c’était cette jeune personne, Jack n’en ferait rien et accepterait son aide sans rechigner et pourquoi pas jusqu’à demander un contrôle technique complet en insistant sur la nécessité d’une contre-visite, qu’importe le diagnostic ! Il esquissa un sourire à la jolie demoiselle lorsqu’elle s’approcha et ne fut que plus déçu lorsqu’il la vit continuer sa route vers la sortie du complexe. Son regard accompagna la paire de fesses rebondie, moulée par un pantalon de jogging, avant de la laisser douloureusement disparaître et qu’il ne se retourne vers la réception dépité. On ne peut gagner à tous les coups. Cloisonné dans de lourds vêtements de cuir noirs, indispensable à la pratique de la moto, Jack, le casque flanqué à l’intérieur de l’un de ses bras, s’accouda au comptoir de la réception accompagné du grincement caractéristique du cuir. Du coin de l’œil, derrière ses lunettes, il pouvait encore admirer les grâces de dame nature accordée à la réceptionniste. Que n’aurait-il pas donné pour avoir ne serait-ce qu’une trentaine d’années en moins !

Finalement, un petit bruit de sonnette retenti dans le hall vide tandis que l’un des ascenseurs s’ouvrait, laissant s’échapper un garçon à l’allure excessivement jeune. Ses longs cheveux bruns et la relative finesse de ses traits accentuant encore son aspect juvénile. Quel âge pouvait-il bien avoir ? Une petite vingtaine d’année tout au plus songeait l’ancien homme d’affaire. Et c’était là l’expert de la mécanique qu’on lui proposait ? Non, cela devait être un technicien de surface ou quelqu’autre employé que ce soit. Mais ses doutes se confirmèrent encore au fur et à mesure de son approche. D’abord par son salut peu conventionnel, ensuite par les termes qu’il employait. Dans son langage comme sa gestuel, le garçon était un jeunot. Enfin, les apparences pouvaient être trompeuses tentait de se rassurer Jack alors qu’il retourna un signe de tête en guise de salutations au mécanicien.

-Eh bien… enchanté mon garçon, répondit-il sobrement. Ma moto semble avoir une défaillance mineure, certainement au niveau de l’injection. Et je ne suis pas en vacances pour m’occuper de cela…

Avant même de terminer sa phrase, Jack se ravisa aussitôt. Certes, certes, il n’était pas en vacances pour s’occuper des malheurs de sa moto. Mais il n’allait certainement pas laisser un jeune prépubère s’occuper d’un engin d’une telle valeur. La Stenford 630 c’est SON projet, SON bébé. Les plans, c’est lui qui les avait faits et il ne s’agissait pas de laisser son bijou entre des mains aussi inexpérimentées. On ne fait plus de moto comme ça aujourd’hui et ce depuis des décennies maintenant. Qu’importe qu’il soit un génie de la mécanique, il n’avait certainement jamais vu pareil engin de sa vie.

-… mais c’est de la vieille mécanique, poursuivit-il. Je doute que vous sachiez vous en sortir seul. Je vous aiderai dans votre tâche. Le vieil homme marqua un temps avant d’ajouter :

-Et croyez-moi, vous êtes un sacré petit veinard ! Y’en a pas beaucoup des mécanos qui ont déjà touché une Stenford 630. Elle va vous faire les dents ! Conclut-il sur un ton à demi amusé, à demi joueur.

Au pire, si le gamin se révélait incapable de suivre ses instructions comme il le fallait, il n’aurait qu’à s’en charger lui-même. Mais il était bien curieux de voir comment il s’en dépatouillerait. Qui sait ? Avec un peu de chance, peut-être comprendrait-il le fonctionnement du bolide avant que Jack ne perde patience et, sait-on jamais, à réparer l’avarie. Il avait un certain air de défi caché derrière ses lunettes teintées. Jack était joueur. Raisonné, mais joueur au plus profond de son âme. Et sur ce coup là, il aurait lancé un quelconque pari avec le jeune homme. Il ne demandait qu’à avoir tort. Après avoir lancé un dernier regard à la réceptionniste, regard qui se voulait enjôleur imperceptible derrière les verres noirs, il indiqua à son nouvel interlocuteur les ascenseurs desquels il venait de sortir.

-Suivez-moi, elle est garée en bas, au parking, lança Jack tandis qu’ils se dirigeaient vers les ascenseurs menant au parking souterrains où les attendait la Stenford 630.

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Le vieil homme, bien que ses yeux soient dissimulés derrière sa paire de lunettes noires, exprimait des doutes palpables par de nombreux indicateurs. Haussement de sourcils, hésitation dans ses phrases, dont une qu’il avait suspendu pendant de minuscules secondes, comme s’il se ravisait entre temps. Sûrement s’étonnait-il de ne pas voir un interlocuteur à la hauteur de son attente, un quadragénaire aux vêtements tachés d’huile de moteur, la clope au bec et le bleu de travail taille basse avec panorama sur la raie des fesses. Ravi de ne pas correspondre au cliché, Keigo saurait ainsi ménager l’effet de surprise habituel auprès du client. Après tout, c’était un classique depuis qu’il travaillait au complexe. Le demandeur riait en le voyant venir et perdait la voix pendant son intervention.

Le jeune homme savait qu’il ne payait pas de mine et que son apparence ne représentait en rien sa véritable nature. Et il se régalait toujours de mener les gens en bateau, avec un sens certain de la mise en scène. Le vieux touriste n’y échapperait pas. Car bien que la mécanique automobile ne soit pas le violon d’Ingres du garçon, l’étendue de ses compétences l’englobait néanmoins. Il se savait capable de venir à bout de la panne, si ardue qu’elle puisse être.

Bien que réticent, le touriste exposait son problème. Il n’était pas de ces personnes qui possèdent un véhicule et qui n’en connaissent rien, tout justes bons à appeler le dépanneur et l’assurance au moindre pneu crevé. Mieux encore, il se chargerait lui-même de ce boulot s’il n’était pas en vacances ; sa doléance trahissait purement et simplement sa flemmardise. Tout à fait concevable, il était client, en vacances (éternelles, vu son âge). Keigo prenait donc sa demande en considération, bien qu’il eut préféré s’y mettre après une bonne matinée de sommeil.
Précautionneux, le retraité présumé mettait l’accent sur les difficultés de son cas. Tout son discours était ambigu : il ne voulait pas le faire lui-même, mais il redoutait qu’un autre que lui mette la main à la pâte. Au point qu’il resterait pour guider l’opération. Ben voyons. L’intelligence du japonais résidait dans sa capacité à comprendre et concevoir des systèmes en un temps records, de la mécanique pure à la physique, en passant bien sûr par l’informatique. Le problème sera repéré  en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.  A plus forte raison si le client avait déjà sa petite idée, le défi était moins amusant par trop de simplicité, moto ancienne ou pas.

Posé et sérieux en surface, caustique au fond de lui, Keigo parvint à se contenir quand un mot, un seul, éclaircit ce pan de sa mémoire resté endormi jusqu’alors.
L’homme avait vieilli, il atteignait probablement les quatre-vingt ans. Le poids des années lui courbait le dos, et les rides déformaient le visage naguère plus lisse. Le blouson de cuir, par contre, témoignait de sa passion pour les deux-roues, à plus forte raison qu’il conduisait un véhicule historique issu de sa propre entreprise. Comme son accent le présageait, le vieux était américain, ce qui confirmait son hypothèse.
Les deux hommes se jaugeaient mutuellement, et leurs pensées se rejoignaient sur un fait : ils aimaient jouer. Le sourire du vacancier ne laissait aucune place au doute ; Akemi lui avait vendu un excellent professionnel, et il le testait pour vérifier s’il était digne de sa réputation. Preuve que Keigo ne tarderait pas à lui fournir.

Le vieil homme ouvrit le chemin vers l’ascenseur, intimant au mécanicien de le suivre. Celui-ci lui emboîta le pas, sans discuter, les mains dans les poches. Son esprit avait été piqué, il était à présent bien réveillé.
Les portes de l’ascenseur coulissèrent avant de se fermer complètement ; la descente s’amorça. Keigo perdit son regard droit devant lui, en silence, tandis qu’une musique d’ambiance banale résonnait à ses oreilles. Les compositeurs de musique d’ascenseur tendaient-ils à créer la mélodie la plus plate possible ? Un son bref imitant une petite cloche informa les passagers de leur arrivée au sous-sol. Poliment, le jeune homme se décala afin que le vieil homme sorte le premier et l’emmène jusqu’à la fameuse moto.
Celle-ci tenait ses promesses. Le modèle était ancien et rare ; de collection, même. Le touriste possédait entre ses doigts une petite fortune, que certains connaisseurs n’hésiteraient pas à dépenser s’ils pouvaient s’en procurer une en si bon état, en dépit de cette importune panne. Keigo s’approcha doucement, avec une sorte de respect. Il était passionné par les nouvelles technologies, mais ne commettrait jamais l’imprudence de dénigrer l’héritage du passé.

- Elle est splendide, monsieur Stenford.

Et bien entretenue par son propriétaire producteur. Sinon une telle machine serait incapable de fonctionner sans un peu d’amour. Keigo ne contredirait pas ce point, il partageait le même sentiment envers ses propres créations.
Le jeune homme franchit enfin le dernier mètre qui le séparait de l’engin motorisé et commença à examiner le moteur et son dispositif. Cylindres, réservoir. Rien d’apparent, pas de fuite. Mais ça, Monsieur Stenford le savait déjà. Ce tour de piste était plus un premier contact admiratif qu’une part de vérification.

- Pourriez-vous la démarrer afin que je vois les effets de la panne ?

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Bingo ! Dissimulé derrière l’épaisse broussaille de sa pilosité ébouriffée par le voyage matinal, Jack esquissa un large sourire à la sortie de son nom de famille. Monsieur Stenford, gagné gamin ! Certes, le doute avait été peu permis. Qui, aujourd’hui encore, possédait une Stenford 630 en aussi bon état ? Hormis quelques fervents collectionneurs de la marque au trèfle – symbole historique de la firme – ou de vieux bikers aujourd’hui recyclés en pépé gâteaux, personne. Et, de surcroît, qui oserait rouler sur pareil bolide ? Ce genre de modèle ne servait guère plus qu’à décorer les garages. Mais tout de même, le gamin qui se trouvait en face de lui, regardant avec attention la mécanique du bolide, avait été capable de remettre son interlocuteur avec une relative aisance. Agréablement surpris et délicieusement flatté qu’un aussi jeune homme sache à qui il avait affaire comme si c’était une évidence, Jack prit le temps de reconsidérer le mécanicien. En plus de ça, il avait du goût le bourricot ! Dire d’une moto d’une vingtaine d’année son ainée qu’elle est « splendide », que sa création était « splendide »… il n’y a pas à dire. Il a du flair et sait comment flatter l’égo de l’ancien industriel américain comme il le fallait. De toutes les motos qu’ils avaient croisé, c’est ce modèle qu’il avait su identifier comme une Stenford 630, c’est ce modèle qu’il avait qualifié de splendide. Et ce n’était pas un hasard.
Sa ligne à la fois fine et musclée tenant à la fois du chopper et d’une jeune femme en fleur, son bras oscillant, sportif et élégant, sa  gueule, agressive et sensuelle, d’une composition à en faire baver les plus grands peintres de leurs temps. Splendide… elle était même au-delà de ce terme. Magnifique… Divine… Les superlatifs existaient en nombre mais seule une poignée d’entre eux satisfaisait aux critères du vacancier.
Aucun des bolides qu’ils avaient croisé jusqu’ici n’arrivait à la cheville de la déesse américaine.

Nonchalamment, Jack s’exécuta et donna un coup de clé pour démarrer l’engin. Un rugissement bestial résonna en échos dans le parking, accompagné d’un délicat nuage de fumée toxique noirâtre. Le fauve, avait-on appelé ce modèle. Comme l’animal, son hurlement imposait le respect et sa carrure la crainte. Une vraie bête de course, dévorant l’asphalte comme la poussière des étendues américaines, une chasseresse des kilomètres, aussi à l’aise sur les courtes comme sur les plus langues distances. L’odeur de l’essence brulée resta dans l’atmosphère comme un délicat fumet aux narines du motard. Elle marquait son territoire. Chaque route, chaque sentier était son terrain de chasse.
Un frisson parcourra l’échine du vieil homme qui posa un regard satisfait sur le jeune mécanicien, un sourire approbateur parcourant son visage sur la largeur.
Comme s’il devait présenter sa Stenford à la presse hystérique, Jack enfourcha le monstre de métal et commença à jouer sur l’accélérateur, tout en douceur en en maîtrise.
Comme plus tôt, au moment d’embrayer, le même cracha pestilentiel du pot d’échappement, le même souffle exténué du moteur peinant à fournir la puissance normalement nécessaire au démarrage du bolide et une brève détonation, à peine audible. Quelque chose ne tournait pas rond. Et ce n’était clairement pas un problème ponctuel. La Stenford récidivait.

Le dernier contrôle technique avait pourtant satisfait aux exigences de rigueur pour d’aussi vieux modèles, à plus forte raison que son propriétaire avait expressément demandé, comme à l’accoutumée, à être averti de toute anomalie, aussi bénigne puisse-t-elle être.
Il s’agissait là d’un mal peut être plus profond, plus pernicieux que Jack ne pouvait imaginer.

Pour l’heure, le moteur tournait et le jeune mécanicien cherchait du regard et de l’oreille tout indice qui pourrait le mettre sur la voie. Lâchant les gaz pour revenir au niveau de l’expert, Stenford s’accroupi à son niveau, suivant des yeux le regard du gamin.
Le moteur toujours vrombissant, les deux hommes s’immobilisèrent un temps, cherchant au plus profond de leurs mémoires respectives ce qu’ils pouvaient tirer de leurs premières observations.

Sûr de lui, Jack se releva en premier, caressant délicatement la selle de l’engin, comme pour le rassurer que tout irait bien. En tout point aurait-on pu le comparer à un proche venu rendre visite à l’un des siens sur son lit d’hôpital alors qu’il s’apprenait atteint d’une terrible maladie. Pour un peu, il aurait été possible de l’entendre murmurer un « tout ira bien. » mais le bruit du moteur aurait couvert toute voix aussi peu portée.

-Alors… qu’en dites-vous ? Demanda-t-il, forçant un peu sur sa voix pour passer outre le capharnaüm du moteur.

La question n’appelait réellement aucune réponse. Persuadé que son diagnostic était le bon, Jack ne cherchait aucunement à voir midi à quatorze et n’imaginait nullement d’autre conclusion à l’avarie de la Stenford 630. Il y aurait une pièce à changer dans le moteur et l’affaire serait réglée en deux coups de cuiller à pot. La seule chose qu’il restait à savoir maintenant, c’est ce qu’en dirait le jeune mécanicien et s’il serait capable de fixer le problème. Ce n’était pas de son ressort.
Mais la vie réserve parfois bien des surprises…
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Keigo ne quittait pas la machine des yeux. Son cerveau avait pris l'affaire en main et dessinait déjà dans sa tête le schéma du moteur. Les parties inaccessibles à l’œil nu mais indispensables au fonctionnement prenaient place dans sa recomposition de la mécanique. Tout devenait fluide et logique. Hormis donc quelques détails, le jeune homme à présent connaissait la belle moto.

Elle possédait toutes les caractéristiques d'une époque, depuis le moteur et les composants visibles, la selle à ressort, que les motards modernes n'auraient pas hésité à traiter de vieille pétoire. Peu attachés au témoignage du passé, qui avait permis le progrès et donné naissance à leur propre bolide, une vieille Stenford n'aurait pas trouvé grâce à leurs yeux de philistins. Les machines possédaient une âme. Pas au sens spirituel du terme. L'amour que leur porte leur créateur lors de la fabrication transparaissait, là où d'autres n'auraient vu qu'un enchevêtrement de pistons, carburateur ou ferraille.

Un bruit fort, peu rassurant, couplé à une fumée noire tout aussi décourageante, vint rompre le charme de l'observation du véhicule. Le vieil homme n'en cessa pas pour autant sa démonstration. Fier de sa moto, il cherchait à convaincre le jeune homme de la beauté de l'ouvrage, ce dont ce dernier ne doutait pas. Keigo se pencha pour se mettre au niveau du moteur. Tous ses sens analysaient la situation, à la recherche de la faille responsable de la panne. Il ne devait pas omettre d’éventualités. Chaque maillon était examiné, pour trouver le point B qui bloquait la connexion entre A et C. Bien qu'ayant conscience de la présence de Monsieur Stenford à ses côtés, descendu de la selle pour s’enquérir de son diagnostic, en quête lui-même d'un indice, le japonais de se départissait pas de sa concentration.

S'il avait eu affaire à un élément de sa spécialité, la lacune aurait été percée si rapidemment qu'il aurait forcément impressionné le client par l'étendue de son génie. La Stenford 630 n'avait rien de commun avec ses blessés habituels, par son ancienneté et la vénérabilité. Traiter un tel cas revenait presque à demander à un peintre contemporain de restaurer une toile de Vermeer. Pour autant, il ne baissait pas les bras, car il avait été vendu par Akemi comme un excellent technicien, et qu'il ne tolérait pas l'échec. Sauf sur le plan humain, Keigo n'avait jamais échoué.

L'américain se comportait avec son engin comme s'il veillait au chevet de son enfant malade. Capable de comprendre ses sentiments, le jeune homme savait qu'il devait réussir.
L'injection était une chose établie, mais elle n'expliquait pas tout. Son cerveau turbinait à grande vitesse. Conservant un silence religieux pendant bien cinq minutes - se moquant de mettre mal à l'aise son interlocuteur, il n'était pas du genre à prendre en considération autrui - il afficha enfin un petit sourire. Sans quitter la moto du regard, montant le ton pour être entendu en dépit des vrombrissements qui émanaient d'elle, il livra ses premières conclusions.  

- Je pense qu'une analyse chimique confirmera mon hypothèse. L'injection est un élément à régler. La fumée noire et le bruit que j'ai entendu indiquent effectivement un problème à ce niveau. Mais il n'est pas le seul. Je crains de devoir purger entièrement le mécanisme et le nettoyer en profondeur. J'ai perçu un changement d'odeur entre deux accélérations. Vaguement sucrée. Pourriez-vous l'arrêter ?


Le vieux monsieur répondit à son souhait. Keigo mit ses mains dans les poches de son jogging.

- On va aller à mon atelier. Ce sera plus pratique. Suivez-moi.

Pivotant à 45° sur sa droite, l'ingénieur partit vers un mur du parking souterrain où était creusée une porte donnant dans les sous-sols du Complexe. Marchant d'un pas lent pour permettre au touriste de le suivre, il tint la porte de séparation avant de laisser le groom opérer. La cloison pivotante, en se fermant, provoqua un bruit sec qui résonna dans le couloir sombre et poussièreux des fondations de l'établissement.

A peine quelques mètres plus loin se trouvait l'entrée de son antre. Il enclencha son ouverture par commande vocale.

- Keigo plus invité.


Le mot-clé suivant son prénom permettait de laisser le temps à la porte de se refermer derrière l'accompagnant, sans lui claquer au nez. Sans cet ajout, le pauvre homme serait resté bêtement coincé dans le couloir devant une porte close.

- Lumière.  


Une lueur vint inonder la pièce, principalement en son centre. Il réclama une seconde fois pour obtenir un éclairage total.
Se dirigeant vers son atelier, il s'empara de pipettes fines. Keigo se rapprocha à nouveau de la Stenford 630, introduisit l'embout d'une des pipettes dans le carburateur. Il renouvela l'expérience avec les autres, dans différents composants de la machine. Puis il rejoignit son installation informatique, en bout de pièce.

Les deux écrans de l'ordinateur s'allumèrent simultanément, sur un nouvel ordre de sa voix. Le jeune aux cheveux bruns ouvrit un grand placard, à la droite des moniteurs, et en sortit un appareil massif et lourd, qu'il déposa sur un large plan de travail. Il relia le mystérieux matériel à l'unité centrale avec un câble USB, puis plaça au centre d'un espèce de panier de centrifugeuse la première pipette.

- On va voir ce que nous dit la chromatographie.



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Les cinq minutes qui s’écoulèrent sans réponse de son interlocuteur parurent au vieil homme interminables, aussi longues que pour le parent attendant inquiet le verdict du médecin. Suffisamment interminables pour que Jack Stenford, soucieux, revienne lentement sur son diagnostic initial. Si l’homme qui se trouvait à ses côtés était un aussi brillant génie que l’on lui avait vendu, pourquoi de fait ne trouvait-il toujours pas la source du problème alors qu’elle lui avait semblée évidente ? Jugulant ses aprioris, il prit son mal en patience et laissa l’expert apparent de la situation faire son œuvre.

Finalement, le verdict tomba. Il ne présageait rien de bon et les doutes du vieil homme ne furent que confirmés. Une purge avait été évoquée par le mécanicien. Une purge ? Les symptômes n’avaient jamais laissé entrevoir un mal si profond qu’il faille en arriver à de telles mesures, et pourtant…
Jack coupa le moteur du bolide et le vacarme sourd de la Stenford se retira dans un long soupir tandis que le garage retrouvait progressivement, alors que les échos s’évanouissaient, son silence habituel. Comme un malade sujet à une crise sourde et violente, la moto semblait avoir retrouvé son apaisement.
La suite du travail se déroulerait dans l’atelier du simili-docteur. Nouvelle preuve, si besoin était, que les maux de la Stenford n’étaient pas aussi bénins que Jack les avaient jugés.

Délicatement, comme le patient que l’on transporte jusqu’à la salle d’opération, le vieil homme empoigna le guidon du bolide et le fit délicatement rouler à la suite du jeune japonais, traversant l’immense garage souterrain pour arriver à une porte où un groom les attendait. Un geste du résident des lieux et le garçon s’avança à sa rencontre pour le délester de la Stenford. Craintif, et un peu jaloux, Jack refusa poliment son aide chassant le groom d’un sourire plein d’assurance et totalement dénué des peurs qui, pourtant l’emplissaient présentement.
Traversant les couloirs Jack et la 630 pénètrent à la suite du mécanicien dans ce qui devait lui servir d’atelier.

Sans grande surprise, la pièce se révéla principalement habitée d’ordinateurs et de téléphones portables. Certains avaient simplement l’écran fissurés, d’autres portaient des stigmates plus alarmants et les derniers dissimulaient certainement une dysfonction bien plus sournoise. A côté de cela, le matériel du petit génie était presque exclusivement composé d’écrans, tablettes et autres gadgets issus des technologies actuelles. Si les outils plus usuels du mécaniciens pouvaient être repérés ici et là dans la pièce, l’endroit ressemblait bien plus fortement à un hôpital de pointe qu’au garage dans lequel il avait pensé entrer. Plus surprenant encore, la pièce semblait répondre vocalement aux moindres demande de son hôte et avec une servilité inégalée. Un simple mot pour qu’une une douce et chaude lumière vienne baigner l’espace alors qu’une fraction de seconde et un nouvel ordre plus tard, la lumière refroidisse brutalement les lieux, l’inondant d’une lumière aveuglante. Malgré la protection de ses lunettes, le vieil américain marqua un temps alors que ses pupilles s’habituaient à la source lumineuse.
A quelques mètres de là, le jeune homme s’emparait de petites pipettes grâce auxquelles il vint recueillir l’essence du carburateur de la Stenford. Il répéta l’opération armé d’autres pipettes qu’il introduisit dans diverses parties de la machinerie, récupérant le précieux liquide à de multiples endroits. Sans comprends un traitre mot à ce qui se passait, Jack se contenta d’observer la scène, regardant le supposé mécanicien, qui n’en était clairement pas un, s’éloigner et gagner le fond de la pièce d’où il alluma à la force de sa voix deux écrans d’ordinateur. Il monta après quoi une large machine, quoique décidément miniaturisée pour ses besoins, dans laquelle il déposa un premier échantillon. La centrifugeuse démarra et, après quelques minutes d’attente, de premiers résultats s’affichèrent à l’écran. Sans s’arrêter pour autant, le jeune homme prit une autre pipette qu’il passa au même test et ne perdit le rythme qu’après tous les échantillons passés à la chromatographie.
Sur les écrans d’ordinateurs, des chiffres, des barres et autres statistiques s’étaient affichés. Illisibles, incompréhensibles pour Stenford, le vieil homme chercha traduction chez son hôte, visiblement dubitatif. Jack lança un dernier coup d’œil à la Stenford avant de se rapprocher des écrans et du responsable de la maintenance.

-Je ne pense pas me tromper en disant que vous n’êtes pas mécanicien. Lança-t-il, feignant de comprendre quelque chose aux résultats numériques. Ou alors, vous êtes un mécanicien plein de surprises…

Un éclair rieur masquait la crainte qu’il dissimulait avec brio. En tant cas réussit-il à la dissimuler jusqu’à ce qu’un indicateur visuel et sonore ne vienne perturber sa maîtrise olympienne. Un petit voyant triangulaire rouge clignotant, accompagné d’un faible son d’alerte apparu sous l’un des graphiques. C’en était trop pour Jack. Etranger à cette faiblesse émotive, le vieil homme laissa aller son instinct comme rarement il n’avait pu le faire.

-Qu’y a t-il ? Qu’est-ce que ça signifie, mille noms de Dieu ? « Mille noms de Dieu ». Pas si mal comme juron, considérant la dernière date à laquelle il avait pu laisser s’échapper pareilles grossièretés. Surtout au regard du contexte l’ayant fait dire ces mots. Pour beaucoup, il n’aurait s’agit là que d’une ancestrale moto, à la cylindrée d’un autre temps, désuète et obsolète. Mais pour Jack, la Stenford… Sa Stenford 630 était plus qu’une simple moto. Elle était l’accomplissement de son travail, la personnification de sa réussite. Perdre la preuve matérielle de son succès le rendait fou et lui provoquait des relents d’échec désagréables.

Si le vieil homme pouvait se voir à l’instant, il n’en croirait pas ses yeux. Sa carapace avait volé en éclat. Et tout cela aurait pu être évité. Si seulement Jack Stenford, ancien PDG des « Radfords & Stenford », double recordman du monde du plus gros gain de loterie et ancien homme le plus riche au monde, détenteur d’une maîtrise de l’ingénierie mécanique de la prestigieuse MIT avait su déchiffrer le codage informatique des résultats de chromatographie…

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Le chromatographe tournoyait dans une ronde chimique. Il transmettait des données sur l'écran, complexes à saisir pour le commun des mortels. Sans savoir recours au moindre support, l'ingénieur identifia sur les graphiques deux éléments incompatibles cohabitant pourtant au sein de la vieille Stenford. Son propriétaire, toujours inquiet, guettait la moindre parole, le moindre geste, la moindre statistique sur le moniteur. Il aimait sa machine avec la même tendresse qu'on réserverait à un être humain. Un pygmalion au chevet de sa Galatée. Un attachement que Keigo comprenait sans le partager complètement. Quoique... Après réflexion, n'avait-il pas dormi dans le lit de Naoko ou Yoshiko en dépit du bon sens, alors qu'elles étaient grippées ? Il ne réfléchissait pas aux sentiments ; il les vivait sans les réaliser. De sorte qu'il pensait ne rien ressentir alors que le contraire s'imposait.
Avec un tact qu'il ne jalouserait pas à des chirurgiens, il annonça brutalement la couleur.

- J'ai réussi à identifier un problème. La Stenford n'accepte pas n'importe quel carburant ou produit. Vous veillez, je le suppose, à vous fournir toujours au même endroit dans votre lieu de résidence. Quand vous voyagez, vous vous renseignez à la pompe si vous émettez le moindre doute. Or, je suis prêt à parier que vous ne demeuriez pas à proximité de la moto quand vous avez quitté la baie pour rejoindre Hishima par le ferry. Elle était garée en cale, parmi les autres véhicules.

Sûr de ne pas s'égarer, il suivait le fil de ses déductions.

- Vous conversez sans difficulté en japonais. Je n'en attendais pas moins d'un chef d'entreprise de renommée mondiale. Je n'émets aucun jugement quant à votre niveau de maîtrise. Pourtant, vous avez porté une attention relative à la réservation de votre place dans le bateau, notamment au sujet des "services +" de la compagnie. Même si vous êtes retiré des affaires, prenez soin de toujours consulter les mentions en bas de page.

Paradoxe amusant : le jeunot sermonnait le vieux, inversant les rôle. Il employait cependant un ton qui contrastait avec des propos moralisateurs et réduisant les risques de froisser les susceptibilités. Keigo respectait le vieillard, il n'était pas si tendre d'ordinaire.

- Un employé de la compagnie maritime a commis une erreur en s'occupant du plein. De sorte que cette essence, non adaptée à votre véhicule historique, s'est mêlée à celle déjà présente dans le carburateur, créant un premier dysfonctionnement dans la mécanique. En effet, il n'a pas fait attention à l'ancienneté de l'injection, la traitant comme une moto contemporaine. Ce cocktail explosif a enclenché une réaction en série.

Il s'arrêta, fixant le papy quelques instants. Le jeune homme n'avait toujours pas répondu son affirmation de tantôt. En effet, il n'était pas mécanicien. Il était à plusieurs crans au dessus.

- Ce choc a endommagé un autre élément de la mécanique, j'ai eu l'impression qu'il manquait une pièce quand j'ai examiné cette partie-là.  

Il quitta sa chaise, ses moniteurs, armé d'un objet tubulaire noir, d'une longueur de sept centimètres. Il le braqua sous le ventre de la bête. Le stick s'alluma à son extrémité : une lampe de poche d'une précision sans faille.  

- Je ne connais par cœur que les machines que je construis, mais je devine qu’une pièce aurait dû se trouver là.


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Quelque part entre le chirurgien annonçant à son patient la découverte de son mal et l’inspecteur recomposant les pièces d’un puzzle tortueux, le mécanicien présenta le résultat de ses recherches, se targuant même de connaître les causes ayant entrainé le dysfonctionnement.
Durant son long monologue, il résolut le mystère de la Stenford, présentant la scène du crime comme elle avait dû se produire : un ouvrier de la compagnie ferroviaire, certainement peu investi avait donné à l’engin un carburant qu’il n’aurait su digérer, provoquant un effet boule de neige depuis l’absorption du cocktail explosif jusqu’à la casse et la perte d’une pièce, engendrées par les mouvements nauséeux du bolide.

L’explication tombait sous le sens. Tout était limpide désormais, ainsi éclairé de la lampe torche du responsable de la maintenance. En effet, une pièce manquait au profil du moteur. Une pièce pourtant ridicule à côté du mastodonte de pistons que représentait l’élément central de la Stenford, mais une pièce qu’il identifia d’un simple coup d’œil. Malgré le temps qui s’était écoulé depuis ses premiers croquis de la Stenford 630, Jack n’avait rien oublié de ces derniers et chaque coup de crayon, chaque calcul étaient définitivement inscrits dans sa mémoire. La fourchette d’embrayage avait subi quelques dommages et en avait perdu son attache. Désormais, sa tête restait fixée au reste de la mécanique comme une dent sur le point de tomber à sa gencive. Par l’opération du Saint Esprit s’en amusa l’ancien industriel. Quelque part, Jack était soulagé d’apprendre que ce mal était mineur et qu’il lui suffirait d’acheter une pièce banale – quoi que démodée – chez un revendeur local et de la réinstaller. Cela lui prendrait tout au plus une demi-heure et l’affaire serait réglée. Ce soulagement face à cet intérêt supérieur fit occulter le manque de tact du jeune homme et Jack laissa les quelques jugements portés à son intention quant à son manque d’attention couler.

Se relevant avec la grâce que ses vieux os lui accordent encore, Jack resta un instant suspendu, contemplant sa monture comme un malade sur le chemin du rétablissement. La moustache retroussée par un sourire qu’il ne saurait dissimuler, l’air approbateur, le vieil homme se tourna vers l’homme providentiel, levant ses sourcils si haut qu’ils furent, une fois n’est pas coutume, visible derrière les lunettes de soleil qu’il avait troqué précédemment.

- L’attache de la fourchette d’embrayage…  Le voilà, votre meurtrier, mon garçon. Pour un peu,  vous auriez même pu trouver un mobile ! Ironisa Jack.

Au-delà de cette réflexion légère, l’esprit averti y verra la reconnaissance du vieux monsieur. S’il avait pu trouver l’origine du désastre seul, il lui aurait fallu bien plus de temps. C’était une zone sensible du moteur, assez peu visible et peu conventionnel. Plus que la reconnaissance du travail bien fait, il y avait aussi une pointe d’admiration, discrète mais perceptible. En un temps record, le mécanicien de bord avait reconstitué toute une série d’événements qui, en plus de couler de source, remontaient bien plus loin en arrière que les quelques heures depuis lesquelles Stenford avait remarqué l’anomalie. Une série d’événements complexes et presque improbables mais qui faisaient ici sens.
Possiblement que, s’il lui avait laissé le temps, le japonais aurait pu effectivement trouver un mobile. En tout cas, l’éventualité n’aurait aucunement surpris l’américain, maintenant que l’éventualité lui traversait l’esprit.

-Eh bien, je vous remercie pour vos services d’une grande qualité… Mmh… Monsieur… ? Dit-il en tendant une main appelant à être serrée.

Au contraire du mécanicien, il y avait dans son ton autant que dans sa phrase tout le tact que l’on pouvait attendre d’un homme de sa trempe. Le remerciement cordial et sincère faisant place à une question qui, si l’on ne connaissait pas le personnage, semblait tout à fait normale et dans la continuité de sa phrase. Et pourtant…
Si Stenford ne manquait pas à l’étiquette, ce n’était pas la raison principale à sa question. Il aurait très bien pu n’avoir que peu de considération pour lui et passer son chemin. Certes, le garçon connaissait parfaitement son interlocuteur et lui ignorait tout du garçon, si ce n’est son talent indéniable pour la maintenance, mais il était surtout curieux de savoir à qui il devait ce diagnostic express. Quel était le nom de ce petit génie rencontré au hasard du sentier de la Destinée. D’autant que, et ses intuitions ne l’avaient jamais trompé, il sentait qu’il n’était pas en face d’un simple « responsable de la maintenance » comme l’on peut en trouver partout ailleurs. Il y avait quelque chose de différents et même plusieurs. A commencer par son environnement mais il y avait aussi cette pépite technologique de commande vocale. Outre cette capacité hors norme, il avait simplement cet air de différence qui plaisait tant au vieil homme et qui suscitait irrémédiablement son intérêt. Pour Stenford il y a les gens ordinaires et les autres. Ceux qui sont justement extraordinaire, dans le premier sens du terme. Et c’est précisément devant l’une de ses personnes qu’il se tenait présentement. A n’en point douter qu’il pourrait lui réserver encore d’autres surprises. En tout cas, l’intérêt du vieux monsieur allait crescendo depuis leur rencontre et cela ne faisait que commencer.

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Le silence de Jack était éloquent : il vérifiait les dires du technicien, sans constater d’écueils de sa part. Le contraire aurait été étonnant. Keigo ne parlait jamais dans le vide. Se tromper relevait des caractéristiques humaines ; partager l'erreur en revanche serait une bêtise. Impossible à assumer pour Keigo. Il se murerait dans le silence plutôt que de se confondre en public. Il ne supporterait pas de s'humilier.

L'entrepreneur confia sa théorie, avec un brin d’humour qui lui plut beaucoup. Keigo aurait pu construire une pièce de rechange ; il possédait l'intelligence, le matériel, les connaissances. Seulement, cette création posée sur un véhicule historique et vénérable revenait à coller une pustule postiche sur le visage d'un mannequin. Jamais il ne commettrait un tel blasphème ! Aussi, il ne se vexerait en rien si le vieil homme consultait un autre professionnel, plus spécialisé, pour un achat adapté.

En guise de remerciement, le conducteur tendit la main en adressait des compliments. Keigo regarda la main tendue. La politesse nippone s'accompagnait d'une inclinaison plus ou moins légère du buste plutôt que de serrer la main. Cette distance l'arrangeait beaucoup. Il n'affectionnait pas les contacts, bises, accolades, serrage de paluche... ou toute autre manie affective dont les occidentaux s'inondent constamment. Pourtant, le japonais dépassa sa réserve pour accorder ce geste, digne d'un transfert au panthéon, quand on connaissait sa rareté.

- Tanaka. Je vous en prie, je n'ai fait que mon travail. Ou, plus honnêtement, j'ai pris du bon temps. Ce n'est pas à vous que je vais apprendre que toucher une moto de cette classe est exceptionnel pour un mécanicien, quelque soit le niveau. Seul un crétin inculte s'occuperait de cette oeuvre en la traitant de vieille bécane.


Et il en connaissait quelques uns, dans son entourage, qui oseraient cracher cette insulte.

- En ce qui concerne la purge, je m'en occupe dès maintenant. Avec votre aide, je vais composer une essence de substitution qui n'endommagera pas la machine avant que vous ne trouviez la pompe qui satisfasse son appétit. Pour la pièce, en revanche, je n'interviendrais pas sur la pièce manquante. Sur ce point, mes compétences ne vous conviendraient pas.

Dépassant Jack sans tenir compte de sa présence, il ouvrit la porte coulissante d'un placard et fouilla parmi des nombreux instruments en sa possession (dont certains à l'usage indéterminable).  Il sortit une pompe, un entonnoir, une grande cuvette. Il posa l'ensemble au sol, près de la Stenford, avant de repartir dans le coin informatique de son antre. Sur le plan de travail libre, à droite du chromatographe, il déposa une petite mallette, rangée dans un nouveau placard rempli de produits en flacon, de composants électroniques (des minuscules et des plus grands). La mallette contenait le kit du parfait petit chimiste, version pro.

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